Les circonstances de la mort de Bento Espinoza furent relatées des années plus tard sous diverses formes, les unes contredisant les autres. Celui qui fut chargé de récolter les premières données biographiques concernant le rastafari était un professeur éminent proche du pouvoir, membre de l’Académie des Lettres, qui parcourut les lieux qu’avait habité Bento et interrogea ses connaissances. C’est ainsi qu’il se rendit avenue Genesse pour rencontrer Rebecca et qu’il prit à son tour le bac pour se rendre à la maison d’Henry Spike. Ici, il glana des informations sur l’invraisemblable agressivité du rastafari envers sa sœur. Là, il demanda au logeur l’inventaire des biens du locataire de la chambre du dessus. Au terme de son enquête, son opinion était que Bento Espinoza avait, avant son dernier souffle, probablement renié son hérésie et rejoint le corps du Seigneur, tétanisé par la peur de pénétrer dans la mort. Mais il ne mentionna Louis Meyer que pour affirmer que celui-ci avait volé les manuscrits du rastafari et avait disparu, non sans avoir dérobé de l’argent, un blouson et un ordinateur.
Les travaux de Bento Espinoza parurent au mois de novembre de l’année de sa mort, grâce à un don anonyme, chez un éditeur de la capitale nommé Revers. Personne n’entendit Louis Meyer pour lui demander ce qu’il était advenu des manuscrits et des archives du rastafari, mais, appuyé par les propos du biographe, le bruit courut que le médecin était largement responsable de leur disparition. Après la publication, il ne fallut pas longtemps pour que la critique et l’université s’insurgent contre le tissu d’inepties, d’archaïsmes et de naïvetés que colportaient les travaux du rastafari et, bien vite, les professeurs du pays rebutèrent à évoquer ces travaux dans le cadre de leurs cours. Le rastafari était encore, pour beaucoup, un ingénieur réputé pour ses travaux d’optique, voilà tout. Des années plus tard cependant, l’œuvre de Bento Espinoza retrouva grâce aux yeux de certains intellectuels, soucieux de se démarquer des écoles et des dogmes, mais il demeura tout de même, aux yeux de la plupart des rastafaris, un traître, et aux yeux de la plupart des érudits, un étrange prétentieux.
En tant qu’homme, Bento Espinoza parut être, à ceux qui s’intéressèrent à lui, un garçon au mauvais caractère, peu soucieux de sa tenue ou de ses propos. Par ailleurs, même si certaines personnalités en vue furent présentes à son enterrement, le fait que l’on jette son corps dans une fosse commune relança les racontars, car il n’y avait pas de doute qu’un cadavre qui ne méritait pas de sépulture religieuse ne pouvait avoir abrité un homme respectable. On dit que, de son vivant, il avait tenu des propos cyniques et négligés sur la vanité de la bienséance et l’on dit même qu’il ne s’empêchait jamais d’insulter ou de rudoyer les prêtres, les policiers et les juges, lorsque l’un d’eux le croisait dans la rue. Autre chose que l’on dit fut qu’il avait toute sa vie renié la religion des rastafaris, mais qu’en secret il pratiquait les rites de l’église catholique et romaine, refusant de se mêler au vulgaire dans les cérémonies. On dit encore qu’il avait quitté sa communauté et sa famille, non pas à cause de ses divergences de vues, mais parce qu’il avait commis plusieurs vols et détournements dans l’épicerie de son père et que la clémence de Father Morteira lui avait fait préférer l’exil au déshonneur. Enfin, sa réputation posthume ne fut positive que parmi ceux qui se réclamèrent de lui, à l’image de la dévotion que lui avait conféré Casper Ux, faisant de lui un saint, ce qui ne manquait pas de faire rire ses opposants. Le docteur Slowlove rendit compte de son voyage aux Provinces-Unies en niant avoir jamais rencontré le rastafari. La sœur de Bento avait réclamé à Henry Spike la restitution des biens de sa famille, mais finalement y renonça après qu’elle eut fait la différence entre le prix qu’elle pouvait en tirer et les frais de déménagement. De son côté, Louis Meyer confia à sa femme et à son fils ce qu’il avait vécu. Henry Spike et sa femme pleurèrent plusieurs jours encore, après l’enterrement de Bento. Ses amis, Peter, Simon et Jan, gardèrent leur amitié secrète. A leur mort, la dictature n’était pas encore tombée et personne ne laissa de trace.
Si l’on efface toutes ces images du souvenir de Bento Espinoza, ce qui reste est une figure lisse et paisible, des cheveux courts et crépus qui ne brillent pas dans la lumière, deux yeux puissants dans un visage allongé et une impression de secret, de méfiance et de don. Quarante-quatre années de fragments suffisent pour dessiner les contours d’une vie. Mais ce qu’il est indispensable de connaître pour comprendre Bento Espinoza, c’est, dans un temps de clameurs et de solitude, l’importance de ce que l’on ignore.

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