XXI. BABYLON WILL FALL

Ici, tous ont commencé par décrire la structure d’une ville alliant le songe et la mathématique, larges avenues pavées de dalles grises légèrement rosées, ruelles courbes blanchies à la chaux, boulevards ponctués de pyramides à degrés voués aux grands phénomènes de l’univers, coursives fraîches sous des arcades et de longues feuilles de bananier, ziggourats oranges s’élançant vers une chape de nuages habités, constructions circulaires sur lesquelles se déroule la fresque de la connaissance ou de l’amour, ou des deux conjugués, certains mêmes sont allés jusqu’à revêtir les murs des villas d’un métal doré miroitant dans le soleil, cité d’orichalque sous un ciel vide. Comme Bento Espinoza, peut-être ont-ils rêvé d’une Constitution solennelle et lumineuse, ou d’un acte de fondation si singulier que, des siècles plus tard, voici ceux qui regardent la rêverie qui sourient comme on sourit devant une vérité puissante et inacceptable, toujours est-il que la cité pourvoie à tous les désirs et dépasse en imagination ce que les puissants de toujours n’ont jamais su combler, car ici ni la joie ni la fermeté d’âme ne sont laissés pour compte, la plupart du temps entremêlés, même obscurément, même à l’insu du rêveur, on peine à imaginer autre chose que la titanesque cymbale d’un ciel bleu vibrant comme un dôme autour de la cité et comme un silence sans crispation, comme un calme jamais ressenti par aucun homme depuis l’âge des cavernes jusqu’aux missions Appolo, la lumière provient de la hauteur d’un homme et non pas d’un outremonde.

utopiaCar ce sont des journées à la mesure des étranges personnages qui la peuplent qui rythment l’existence de ces cités utopiques, d’ailleurs ils portent des vêtements oniriques et commodes, chapeaux de feutre et couleurs vives des chemises pourquoi pas, quel que soit notre manière de regarder du lever du soleil au coucher rien n’est conforme à ce que nous pouvons imaginer et tous les repas se déroulent en musique, les hommes et les femmes travaillent dix heures par semaine et le reste du temps se grandissent et se réjouissent, jeux, sports, amour et musique, les repas sont pris en commun pour celui-ci dans la cour des coopératives, en famille pour celui-là sur de longues tables de bois, ou seul face à l’immensité courbe de l’océan pour un autre, quand toujours se dresse simultanément aux actes des citoyens la stèle fondamentale de la ville. Même Bento Espinoza y va de ces sortes de choses que la plupart retiendront, alors qu’il ne s’agit que de la part la plus subjective du travail, et en ce qui le concerne tant de monde spécule sur ce qu’il dit de la composition du Sénat ou de la part réservée aux femmes dans la cité, alors qu’il ne s’agit pas seulement de ça bande d’abrutis, mais de ce qu’il est capable de rêver et personne ne se souvient que dans la cité de Thomas More les gens travaillent trente-cinq heures, ce qui fit sans doute se tordre de rire les bons esprits qui ne manquaient pas de ramener le grand chancellier du royaume d’Angleterre à la raison n’est-ce pas, aucun d’entre eux ne pouvant se douter qu’à l’orée du vingt-et-unième siècle ce sera chose banale jusque dans ce qui fut le territoire d’Henri VIII, ce qui n’empêche pas que la plupart des utopistes ont fini sur la guillotine, la potence, le bûcher ou le poteau, et après dira-t-on sans se rendre compte de ce que cela signifie, tout ne nous est pas dû. Les journées sont neuves et l’existence révélée.

700px-Piero_della_Francesca_-_Ideal_CityIl y eut d’abord les moines primitifs bâtissant la cité du soleil du fond de leur cellule, en vérité ils vinrent juste après les palestres antiques où s’ordonnait la musique des sphères,  puis surgirent les soulèvement des paysans de Calabre, les révolutions jubilatoires de citoyens ténébreux de territoires ténébreux, au cœur de leur existence étrange ont claqué des noms étranges, aujourd’hui encore on peut fort bien se déchirer à savoir s’il s’agit de doux rêveurs ou de dangereux terroristes, les uns donnant vie aux autres, les autres donnant corps aux uns, ou tous se superposant violemment et personne encore ne s’est revendiqué de leur songe qui ne soit un lunatique, quoi qu’il en soit il faut dire qu’ici, aucun n’est passé outre la structure d’une ville, sept avenues autour de sept collines, presqu’île dédoublée dans l’eau d’une baie turquoise, figure symbolique d’urbanistes du fin fond des forêts dessinant sciemment ou malgré eux des idéogrammes avec le dessin d’un campement nomade, peintre d’icônes ou de triptyques pontificaux, ducaux ou chevaleresques peignant soudain, sans répondre à une commande ou à une injonction, le carrefour majestueux d’une cité idéale, comme Bento Espinoza qui commence par décrire la face totale de l’univers, tous ont commencé par l’architecture et le plan, avec une foule de détails que personne sur la planète n’avait effleuré jusqu’ici, sans obliger le temps à quoi que ce soit, sans même savoir si les maçons, les charpentiers, les artisans de la construction et de l’habitat ont, ont eu, ou pourront jamais avoir le pouvoir de donner corps à ce qu’ils disent, donnant au monde un visage qu’il n’a jamais eu et supposant par là qu’eux-mêmes aussi ont, à un instant, saisi la face totale de l’univers.

zigouratAprès quoi l’un après l’autre ils se sont intéressés à ce que Bento Espinoza nommera dans le titre de ce livre dont tant de monde fait grand cas, pas un n’a manqué d’explorer les infimes détails qui font l’ordinaire de la vie des humains et que sur leur lancée ils ont rêvés d’une manière tout autre, pas seulement parce que quelque chose brûlait en eux qui les obligeait à créer du nouveau mais parce que le présent dans lequel ils évoluaient, aimaient, haïssaient, buvaient, mangaient et dormaient, ce n’était que famine, misère et tyrannie, mais aucun n’eut la pertinence ni le sérieux du rastafari aux dires de la plupart des commentateurs ou des érudits, aucun n’eut sa puissance diront ceux qui l’ont connu ou qui, lisant son livre, croiront pouvoir dire qu’ils le connaissent en fin de compte et se disent encore, des années après, mais quel est ce livre, faisant taire par une méthode rigoureuse les pisse-froid qui ne savent que dire qu’ils ne peuvent rien dire et les mollassons pour qui tout est dans tout et Dieu est partout. Lisons cette odyssée incommensurable au travers de l’existence humaine dont chaque île ou plutôt chaque étape est fondée selon l’ordre géométrique, ainsi, pas après pas, l’esprit se déploie avec l’univers qui se dévoile, Ithaque est rêvée mais se révèle de plus en plus proche derrière le dos mouvant de la mer, et le désir brûlant d’Ulysse nous le ressentons tous, d’île en île avec lui nous avançons, proposition, démonstration, scolie et commentaire, Babylone tombera c’est certain. Tous l’ont pressenti, mais aucun n’a accompli l’intégralité d’un tel voyage et seul Bento Espinoza en a vu toutes les criques, toutes les villas et toutes les merveilles, toutefois nous pouvons à notre tour nous pencher sur ce titre qui semble clore et ouvrir à la fois ce que l’on peut appeler valablement les Temps modernes : « L’Ethique ».

2 réponses à XXI. BABYLON WILL FALL

  1. hello
    Thank you
    was extremely high

  2. hello
    thank you

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s