XIX. ULTIMATE BARBARIANS

Quelques années plus tard, à ceux qui voulurent s’informer sur ce que Bento Espinoza avait fait ce jour-là, son logeur Henry Spike avait raconté invariablement la même histoire. Bien que, comme la plupart de ceux qui se tenaient informés, il se doutait que quelque chose d’abominable pouvait arriver, le rastafari avait appris la nouvelle du lynchage de Giovanni Vitti en début d’après-midi, par un communiqué spécial d’une chaîne d’information. Immobile devant la télévision, pendant plus d’une heure, il fixa l’écran avec des yeux secs et impavides. Son visage immobile trahissait la colère qu’il gardait précieusement en lui. Plusieurs fois, Henry Spike voulut parler avec lui, mais Bento demeura cloîtré dans le silence. Depuis toutes ces années où il lui louait une chambre, jamais il ne l’avait vu si raide et si cruel. Un peu après seize heures, à l’étage au-dessus de son salon, il entendit que le rastafari avait éteint son poste de télévision. Il fit l’effort d’attendre quelques minutes, tout en tâchant de rassurer sa femme sur la situation du pays.

« Je suis un honnête commerçant, lui déclara-t-il. Il n’y aucune raison pour qu’ils m’inquiètent.

— Toi, d’accord, répliqua-t-elle. Mais lui. »

witt-murderlAprès un peu plus d’une demi-heure, comme le silence commençait à l’inquiéter, Henry Spike monta discrètement l’escalier. Il s’arrêta une dizaine de secondes devant la porte de la chambre. Aucun bruit de filtrait. Il frappa à la porte en regardant sa femme, restée quelques marches plus bas. Dans la maison, une lumière poignante inondait les vitres et se répandait mollement sur le parquet, sans marquer aucune ombre.

A tout le monde, y compris aux hommes qu’il savait hostile à Bento, Henry Spike déclara plus tard qu’en entrant il vit le rastafari à sa table de travail, appliqué à rédiger une affiche qu’il avait étendu de tout son long.

« Bento ? fit-il.

— Laissez-moi », lui lança l’autre sans lever les yeux.

Henry Spike s’approcha de l’homme et sentit que sa bouche était sèche.

« Qu’est-ce que vous faites ? dit-il.

— Ce que j’ai toujours fait.

— Qu’est-ce que c’est, Bento ? »

Le rastafari ne répondit pas, mais s’arrêta d’écrire.

« Bento, qu’est-ce que vous êtes en train de faire ? »

bretagne01030uv7Brutalement, Bento se leva de son siège, plongea son regard dans celui du commerçant et respira paisiblement. Avec rage, il ouvrit la fenêtre de la chambre qui donnait sur le port. Au-dehors, le ciel blanc tenait la baie immobile et la silhouette de la ville sous une chape implacable. Quelques bateaux vacillaient, amarrés au quai. Au bout de la digue, le drapeau déchiqueté par le vent claquait violemment. Bento Espinoza avait pointé son doigt sur le fantôme parme de la capitale, de l’autre côté de l’eau.

« Vous voyez cette forme, là-bas ? articula Bento. C’est une terre de malheur, de folie et de mort. »

Dans l’embrasure de la fenêtre, les deux hommes regardèrent ensemble la grande baie affadie par la journée blanche, au ciel bouché. Plusieurs rafales de vent vinrent agiter les papiers posés sur le bureau. Henry Spike ne sut que répondre. Il reprit sa respiration pour tenter de calmer Bento.

« Ne dites rien, reprit Bento. Ne dites rien, s’il-vous-plaît.

— Bento, qu’est-ce que vous faites ?

— Vous êtes mon logeur, Henry, dit Bento avec colère.

— Et vous croyez que c’est tout ?

— Je ne vous ai rien demandé, Henry.

— Je ne peux pas vous laisser faire ça.

— Vous n’avez rien à faire, Henry, dit Bento. Rien à faire. »

Le logeur posa son regard sur l’affiche que l’homme était en train de composer lorsqu’il était entré dans la pièce.

« Qu’est-ce que vous voulez faire de ça, Bento ? »

Le rastafari s’approcha tant de son logeur que celui-ci sentit une respiration saccadée et sifflante dans sa poitrine.

« Je vais la dupliquer en dizaines d’exemplaires, la coller sur tous les murs de la ville, prendre l’autobus pour la capitale et forcer tout le monde à la voir.

— Vous êtes fou ! » s’écria Spike.

La femme du commerçant entra dans la chambre et regarda les deux hommes. Elle poussa tout de suite une phrase qui déchira le cœur de son mari.

« Bento, vous allez vous faire tuer », gémit-elle.

De lourdes larmes roulaient sur ses joues.

pmxestudantes« J’ai quarante ans, lui dit Bento. Quarante ans. Je peux me faire confiance, vous ne croyez pas ?

— Bento, je vous en prie, renchérit-elle. Vous allez vous faire tuer.

— Pourquoi vous voulez vous jeter dans le piège ? dit Spike. Il y a le couvre-feu sur toute la capitale. Les patrouilles sont hystériques et même les journalistes restent chez eux.

— Qu’est-ce que vous racontez ? Quel piège ?

— Les militaires ne vous laisseront pas faire deux pas.

— Il faut faire quelque chose.

— Alors n’allez pas vous faire tuer ! dit la femme.

— La radio a dit que même ceux qui veulent discuter avec les soldats sont conduits au stade, dit Henry Spike. On dit qu’il y a déjà des centaines de personnes là-bas. Ils voient des espions partout et beaucoup de gens en ville détestaient Vitti. »

Bento Espinoza compta les gouttes qui tombaient du menton de la femme. Il jeta un regard fugace à travers l’ouverture de la fenêtre, sur le port et l’océan qui se mouvait sans bruit.

« C’est épouvantable », dit-il.

Henry Spike alla se coller contre la porte en bois de la chambre, qu’il claqua et qu’il maintint fermée.

« Arrêtez, Bento. Arrêtez ça.

— Laissez-moi faire.

— Ne soyez pas stupide », dit la femme.

Comme le soleil s’écrasait maintenant dans la mer, un halo orangé s’écoulait en travers de la pièce, sur le parquet raboté.

« C’est épouvantable », dit Bento.

Sur la table, il y avait une large feuille au milieu de laquelle Bento avait soigneusement écrit trois mots en majuscules. Ces trois mots, il ne les prononça jamais plus pendant le temps qu’il resta chez Henry Spike et qu’il partagea avec le commerçant et sa femme le toit, les repas et les dimanches : « LES DERNIERS BARBARES ».

2 réponses à XIX. ULTIMATE BARBARIANS

  1. Clochette

    Génial “le clan des siciliens” en fond sonore!

  2. Ping : Babylone tombera

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