Une rue paisible, en début d’après-midi, au-dessus de l’arsenal et de la criée, tournait le dos aux pentes du pain de sucre. De petits immeubles blancs de deux étages se blottissaient de chaque côté d’une allée de pavés. Le bois écaillé des volets éclatait dans le soleil éblouissant d’avril. Les tilleuls, sur les places, respiraient dans l’ombre. Les fenêtres ouvertes aspiraient le vent qui sentait la vase et le mazout. Des airs d’opéra étaient joués sur des tourne-disques. A l’horizon, la mer bleu marine haussait les épaules. Un tramway descendait vers le port. La porte d’entrée se trouvait en haut de trois marches de pierre. Lorsque Casper Ux pressa la sonnette, il s’attendait à ce que Bento Espinoza vienne lui ouvrir et fut embarrassé de se trouver face à Frank Tydemans, dont il se méfiait sans savoir pourquoi. Sa face rouquine et ses yeux aux cils blonds étaient écrasés de lumière. Il dut faire un effort avant de percevoir la silhouette du photographe qui lui avait ouvert la porte. Il fronça ses épais sourcils.
« Monsieur Espinoza est là ?
— Bento ? Oui. Il est là-haut. Il travaille.
— Ah bon. »
A dix-neuf ans, il portait encore son corps avec la gaucherie d’un enfant. Une gabardine à boutons de bois pesait sur ses épaules. A l’instant où il devina le visage du photographe, il réalisa qu’il avait laissé passer un trop long silence.
« J’ai cours à treize heures, concéda-t-il.
— Oui, approuva Tydemans. Bento t’attendais. Entre. »
Casper Ux sentit une violente douleur dans les yeux lorsqu’il pénétra dans l’ombre de la maison. Il s’avança dans l’entrée. Ses chaussures aux semelles de caoutchouc couinaient sur le carrelage. Malgré la fraîcheur des courants d’air qui s’engouffraient par les fenêtres, il respira l’odeur de bois vermoulu et de cigarettes qu’il ne trouvait qu’ici.
« Bento ! » cria le photographe en levant la tête vers l’étage.
Sans arrêter son mouvement, Frank Tydemans entra dans la cuisine, prit une cigarette du paquet posé sur la table et l’alluma. Casper Ux attendit sagement dans l’entrée, son cartable collé contre lui. Après quelques secondes de silence, en haut de l’escalier, Bento Espinoza apparut, en tee-shirt blanc, son pantalon d’alpaga dégringolant sur sa paire de baskets.
Quelques mois auparavant, c’est dans l’avion du gouvernement, au retour d’un voyage officiel, que Christopher Ux, le père de Casper, directeur des médiations internationales des Nations-Unies, était allé voir Giovanni Vitti. Le haut fonctionnaire, un homme élancé et morose, s’était assis sur le siège qui faisait face au Premier ministre et lui avait demandé de pouvoir s’entretenir avec lui quelques minutes.
« Je t’en prie, avait répliqué Vitti.
— Merci. C’est tout à fait entre nous, tu comprends. »
Le soleil cisaillait la carlingue capitonnée du Falcon et, quelques kilomètres plus bas, la mer de nuages réverbérait l’éblouissement du ciel.
« Je voudrais te demander un service, articula Christopher Ux, d’une voix douce.
— Je t’écoute.
— On dit que tu consultes Bento Espinoza. C’est vrai ?
— C’est un de mes conseillers, oui.
— Tu veux dire que tu le connais bien ?
— C’est un de mes amis. »
Christopher Ux fut un peu choqué par l’aveu et, bien qu’il n’eut aucune raison de le faire, se surprit lui-même en ayant un mouvement de recul. Le sifflement des moteurs couvrit le silence, l’espace de quelques secondes.
« Mon fils est vantard, naïf et inculte, dit Christopher Ux. Je voudrais que Bento Espinoza l’instruise un peu. »
Avec sa paire de lunettes remontée sur son front, Giovanni Vitti semblait d’humeur gaie, mais il sentit lui aussi la gêne et la colère qui traversaient son ami. Le plus naturellement qu’il put, il s’engagea à faire part de son souhait à Bento Espinoza, lequel accepta à la seule condition de ne pas être payé. Ainsi, tous les mardis pendant plusieurs mois, Casper Ux se présenta à la porte de la maison que partageaient Frank Tydemans et Bento Espinoza et suivit, avec versatilité, les leçons du rastafari. Mais Bento s’était résolu à trouver ce jour-là l’excuse pour faire cesser les cours, après avoir cherché en vain, pendant des semaines, le moyen de se débarasser de celui qui était devenu un fardeau et qui répandait dans toute la ville l’idée qu’il était désormais son disciple.
*
Ce dernier mardi, durant tout le temps où Casper Ux raconta son histoire, Frank Tydemans resta jambes croisées, avachi dans le sofa, tandis que Bento Espinoza, assis sur le fauteuil près de la fenêtre, fit l’effort de ne pas rire. Frank Tydemans avait du insister pour que le jeune garçon enlève sa gabardine et accepte de la poser n’importe où. Assis sur un petit canapé de velours, ce dernier tâchait de se tenir droit et, malgré son léger bégaiement, de construire des phrases correctes.
Depuis la semaine précédente, leur raconta-t-il, une phrase de Bento Espinoza l’avait rendu taciturne et hautain, attitude plutôt inhabituelle pour un garçon qui, du point de vue de sa mère et de ses sœurs, avait toujours été simple. Dès l’instant où il était rentré chez lui, il n’avait plus quitté cet air d’être passé au travers d’un grand danger.
« Je pense », n’avait-il cessé de répondre aux questions de sa mère.
Il expliqua à son professeur et à Frank Tydemans qu’il avait ainsi pensé toute la semaine, jusqu’à ce que, l’avant-veille, il découvre la cause de son tourment, mais que cette révélation avait eu des conséquences disproportionnées.
« La semaine dernière, vous vous souvenez ? demanda-t-il à Bento.
— Les rapports de force, approuva Bento.
— Vous avez conclu la leçon sur une phrase que je n’oublierai pas. Vous vous rappelez ? »
Bento jeta un regard à Tydemans en haussant les sourcils. Le photographe ne bougea pas, carré au fond de son sofa. Impatient de prononcer la phrase à son tour, Casper Ux n’avait pas fermé ses lèvres et se précipita pour l’articuler méticuleusement.
« Les mouches sont dévorées par les araignées. »
Il fallait savoir que Christopher Ux, en sa qualité de médiateur des Nations-unies, présidait depuis une semaine la Conférence de paix sur les Balkans, où les délégations de deux provinces en guerre s’échinaient en vain à construire un protocole d’accord. La guerre civile ravageait depuis plus d’un an une fédération d’États et l’on ne savait plus qui de la police ou des milices tenaient le territoire. Les télévisions occidentales ne disposaient que de piteuses images de paysans dérivant sur des chemins de neige, longeant parfois une escouade d’hommes en treillis, les hanches alourdies par des grenades. Sur les flancs des hélicoptères qui creusaient des tourbières dans la neige et la boue, le sigle de l’armée fédérale avait parfois été enlevé et ni les observateurs occidentaux qui inspectaient les aérodromes, ni les téléspectateurs devant leur poste ne savaient plus à laquelle des deux parties ils avaient affaire. A force de négociations secrètes et laborieuses, de missions d’hommes en costume dans les collines vérolées des Balkans, les diplomates de l’ONU avaient obtenu des belligérants que se tienne dans la capitale des Provinces-Unies une première conférence de conciliation.
L’avant-veille, au moment où Christopher Ux s’apprêtait à passer la porte de son appartement derrière son garde du corps pour se rendre à la septième journée de la conférence, son fils Casper s’était cru autorisé à lui faire un aveu. Engoncé dans son manteau de laine, l’homme avait vu celui-ci descendre le long du corridor qui desservait les chambres, hirsute et maussade comme on avait l’habitude de le voir depuis quelques jours. Le jeune garçon fixait son père avec tant d’insistance que même le garde du corps eut un sursaut d’inquiétude.
« Ecoute-moi, lâcha Casper avec détermination.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda le fonctionnaire.
— Ecoute-moi. Je vois bien que tu es soucieux. C’est à cause de la conférence, pas vrai ?
— Oui, bien sûr », dit Christopher Ux.
Il ôta ses lunettes, fit passer ses dossiers dans son autre main et poussa sur le seuil le garde du corps. Il fit signe de l’attendre quelques instants et referma la porte en se tournant vers son fils. Casper expliqua qu’il avait bien réfléchi toute la semaine et que lui-même avait pu résoudre un certain nombre de ses problèmes, grâce à quelque chose que Bento Espinoza lui avait dit, lors de son dernier cours.
« Oui. Et puis ? insista le père.
— Je pense que tu devrais y penser toi aussi. »
L’homme se redressa, serra ses dossiers contre lui et avala sa salive.
« Qu’est-ce que tu veux me dire, Casper ?
— Les mouches sont dévorées par les araignées. »
D’après ce que raconta Casper, au cours de la conférence, les diplomates qui étaient sous ses ordres notèrent que Christopher Ux était plus maussade que d’ordinaire et que les négociations finissaient par le lasser. Plusieurs fois, il haussa le ton dans son micro, face aux délégations qui pour la première fois acceptaient de se tenir face à face. Néanmoins, il s’efforçait de ne pas penser à la phrase lapidaire que lui avait délivré son fils avec tant d’affectation, d’élucider le sens que Bento Espinoza avait bien pu vouloir donner à cette affirmation et s’irritait de la mauvaise foi et de l’obstination des partisans, des militaires, des miliciens et des policiers face à lui. Constatant l’impasse dans laquelle s’avançait la conférence, il convint avec les deux délégations qu’une pause de quelques heures était nécessaire, afin que son équipe, sur la base des discussions qui avaient déjà eu lieu, prépare une déclaration commune, qui serait soumise au débat et au vote en fin d’après-midi. Et ce fut au cours de la réunion du bureau des Nations-unies, alors que les diplomates rédigeaient le projet de protocole, que, presque malgré lui, Christopher Ux lâcha la phrase de Bento Espinoza.
Lorsqu’ils revinrent s’installer autour de la table ronde, les diplomates durent affronter les journalistes qui trépignaient dans le hall, l’un voulant savoir ce que pouvait signifier l’énervement de Christopher Ux, l’autre désirant des éclaircissements sur la présence des mouches et des araignées dans le protocole d’accord. Au départ, les insinuations furent polies, au sujet du haut fonctionnaire qui présidait la conférence, la plupart des journalistes voulant savoir si Christopher Ux avait rendu compte au Secrétariat général d’un constat d’échec ou d’un autre élément encore tenu secret et si, en retour, il avait reçu des consignes, ce qui devait expliquer, selon eux, la présence de ces mouches et de ces araignées, manière de jouer l’ambivalence pour ne froisser ni les miliciens, ni l’armée régulière et encore moins les guérilleros. Mais bientôt personne ne se gêna pour harceler les hommes des Nations-unies, au sujet de la mystérieuse apparition d’une métaphore dans une déclaration globale, ni pour insinuer à l’entourage de Christopher Ux que telle délégation avait demandé des comptes, pour ne pas parler de l’autre délégation qui avait d’ores et déjà refusé de siéger sans plus d’information. Les micros et les objectifs des caméras s’agitèrent en tous sens dans le grand hall, les flashes crépitèrent jusqu’à ce qu’ils fussent vides et que, dans la cavalcade des questions et des obturateurs, les sifflements entremêlés des batteries donnent à cet enchevêtrement une allure de course aux abris sous un bombardement.
Les plus grandes agences de presse reçurent à compter de cet instant des dépêches alarmistes sur l’avenir des Balkans et ce fut lorsque le Secrétaire général des Nations-unies eut vent du projet de déclaration que l’affaire prit un autre tour. Il avait fallu moins d’une demi-heure pour que le téléphone cellulaire de Christopher Ux sonne, juste avant le début de sa conférence de presse, ce qui donna lieu à de nouvelles spéculations. Le haut fonctionnaire dut batailler ferme pour convaincre le Secrétaire général que la déclaration n’était qu’un projet, qu’il était le seul responsable de la malheureuse métaphore et que, selon lui, compte tenu de la disposition d’esprit dans laquelle se déroulait la conférence, il l’assurait, cette affirmation selon laquelle les mouches sont dévorées par les araignées avait quelque valeur. Il avait bien prononcé cette phrase telle quelle devant les membres de son équipe et, s’il y avait eu des fuites, ce n’était pas de son fait, car il le regrettait très amèrement. Il dut répéter deux fois, au téléphone, dans la cellule des interprètes qui avait été évacuée pour que la conversation demeure confidentielle, que c’était aussi de son fait d’avoir introduit dans le protocole cette allusion aux mouches et aux araignées, mais sous une forme exclusivement métaphorique, qui n’avait rien de si affirmatif ni de si burlesque. Après quoi l’ONU diffusa un communiqué ambigu, qui permit une nouvelle fois aux journalistes de s’étonner de la présence de mouches et d’araignées dans une conférence internationale si tendue. A la lecture du communiqué, les deux délégations firent savoir aux diplomates et à la presse qu’ils ne se considéraient ni comme des mouches, ni comme des araignées, et qui si l’un devait dévorer l’autre, mouche avalant araignée ou araignée avalant mouche, ils ne voyaient pas l’utilité d’une conférence de paix et se tenaient prêts à reprendre leur limousine et leur avion pour s’en retourner faire justice à leurs partisans, dans les collines enneigées de leur patrie.
*
Après que Casper Ux eut quitté la maison, Bento Espinoza et Frank Tydemans retournèrent s’asseoir dans le salon. Avant de s’avachir de nouveau dans son sofa, le photographe mit un disque. Tydemans sentait bien que Bento voulait dire quelque chose et qu’en tout état de cause, c’était la dernière fois que Casper Ux venait chez eux. Le rastafari ne leva pas les yeux. Il triturait distraitement une allumette entre ses doigts. Tydemans vit naître une ombre de sourire sur les lèvres de son ami et, à son tour, repensa à toute l’histoire. Quand enfin Bento leva son regard sur lui, le photographe venait de prendre sur la table le papier à cigarette, le tabac et l’herbe. Ne parvenant pas encore à parler, Bento secoua la tête en accentuant son sourire et Frank ne rendit qu’un soupir amusé, avant de rouler le joint en silence. Par la fenêtre entrouverte leur parvenaient les cris des poignées de martinets qui se jetaient sur les toits et disparaissaient aussitôt. Le ciel était vert du côté de l’arsenal et la rue pavée venait de se noyer dans l’ombre.
Pour l’heure, Bento Espinoza ne se doutait pas de ce qui allait advenir de ce garçon roux à la gabardine d’enfant qui venait de quitter sa maison. Car trois ans après, il allait être contraint de déménager du quartier de l’arsenal, quasiment du jour au lendemain, après avoir reçu une lettre d’injures et d’injonctions de Casper Ux, récemment converti à un catholicisme mystique et inexpugnable. Il militait désormais pour le renvoi des rastafaris dans leur île des Caraïbes. Celui qui s’était réclamé de lui dans toute la ville allait l’enjoindre de renier ses thèses et de cesser ses activités politiques, pour revenir sur le chemin de la Croix. Mais la lettre n’aurait rien été encore si Casper Ux n’allait pas également dénoncer à la Préfecture ce renégat clandestin, fils d’immigrés rastafaris illégitimement enrichis, naturalisé seulement après plusieurs années de vie et de profit sur le territoire des Provinces-Unies et qui, somme toute, avait profité de sa qualité de tuteur pour saboter les efforts de paix des nations civilisées. Toute cette agitation n’allait pas atteindre Bento. Mais lorsqu’il allait recevoir chez lui un inspecteur de la Brigade de sûreté, et qu’il était notoire que cette section n’était plus contrôlée par le gouvernement de Giovanni Vitti, il allait se résoudre à faire ses adieux à Frank Tydemans, à prendre ses affaires et à quitter le quartier de l’arsenal où il n’aurait pu vivre en paix que quatre petites années.
Des années plus tard, Frank Tydemans raconta à qui voulut l’entendre ce qui s’était passé ensuite, le jour de la dernière visite de Casper Ux. Sans mot dire, et sans plus se soucier de la mine qu’affichait Bento, il avait terminé de rouler le joint, avait tassé le mélange en le tapotant sur la table et l’avait tendu à son ami. Sans bouger la tête, Bento leva alors les yeux vers Frank et eut soudain un large sourire. Il prit le cône et l’alluma. Frank Tydemans voulut prononcer un mot, faire parler Bento ou meubler le silence, bien qu’il avait compris qu’il n’y avait pas lieu de le faire.
« Qu’est-ce que… » hésita-t-il.
Comme Bento pointa son regard sur le sien, il vit que le rastafari se retenait de rire, qu’il fumait lentement comme si de rien n’était, mais que son visage rayonnait. Alors Bento exhala une bouffée, en pouffant brièvement. Aussitôt, Frank Tydemans l’imita, riant doucement, songeant à l’affaire provoquée par une phrase aussi anodine et banale. Bento Espinoza essaya de parler à son tour, sans y parvenir, en balbutiant, bien que son ami avait compris, sans qu’il ait eu besoin de le formuler, que tout cela lui paraissait incroyable. Car depuis que son élève était sorti, il imaginait le cheminement de sa phrase et la perplexité des diplomates et des chefs de guerre. Il voyait Casper Ux lancer son affirmation à un père médusé et l’homme des missions délicates de l’ONU tournant et retournant cette énigme dans sa limousine, dans les salles solennelles du palais des congrès et dans les coulisses de la salle de presse. Petit à petit, les deux amis se mirent à rire de plus en plus fort, à s’entraîner l’un l’autre dans l’hilarité, à faire résonner leurs exclamations dans la petite maison aux fenêtres grandes ouvertes. Et plus Bento et Frank se regardaient, plus ils se tordaient, tous deux pris dans un courant irrépressible que tout le quartier pouvait maintenant entendre et qu’eux-mêmes finirent par trouver encore plus drôle que l’histoire burlesque de Casper Ux et de son père. Dans les maisons alentours, quelques chiens se mirent à aboyer l’un à l’autre et les martinets semblèrent accompagner les deux hommes dans leur jubilation. Et ce fou rire interminable aurait pu faire comprendre aux passants et aux voisins du quartier placide qui à cette heure-ci s’enfonçait cérémonieusement dans le soir, que l’événement le plus drôle qu’il avait été donné de vivre à Frank Tydemans et Bento Espinoza, c’était que les mouches étaient dévorées par les araignées.