A vingt heures, ou à quelques secondes près, le docteur Louis Meyer et le directeur de cabinet de Giovanni Vitti se rendirent au Drugstore central pour donner l’interview qu’ils avaient promise au journaliste d’un quotidien national. Les deux hommes s’assirent côte à côte et laissèrent l’autre homme installer son magnétophone et déployer ses notes, en regardant se dérouler la soirée électorale sur les écrans de télévision qui pendaient du plafond. Le journaliste remarqua que Meyer et le directeur de cabinet affichaient un léger sourire. La salle obscure, bourdonnante, était ponctuée de lampes-boules et de miroirs. Le reporter était un jeune homme au visage potelé, égayé par une paire de petites lunettes rondes, mais où quelque chose de brûmeux trahissait de la nervosité. Le col de sa chemise dépassait de son pull-over et il avait des gestes précieux.
« Le ministère de l’Intérieur vous a communiqué les rapports sur les émeutes du quartier de la plage ? » lança-t-il aux deux hommes.
Louis Meyer tourna son regard vers le directeur de cabinet.
« Non, s’étonna-t-il.
— Nous n’avons pas encore de fonction officielle, enchaîna son partenaire. Le ministère de l’Intérieur ne nous communique que ce que nous devons savoir.
— On parle de sept à dix morts civils, dit le journaliste. Enfin, vous le saurez bien avant moi. »
Le jeune homme aux yeux de taupe leva son visage vers les deux hommes et prit une respiration pour leur signifier que ce qui venait de se dire était sans importance.
L’entretien qu’eurent les trois hommes, bien que formel et convenu, se révéla plus étrange qu’il n’y parut sur le coup. De fait, quelques heures plus tard, les trois hommes devaient se souvenir des propos qu’ils avaient échangés avec amertume et un vague sentiment d’embarras. Aux quelques considérations tactiques ou politiciennes qui lancèrent la conversation succéda la curiosité du reporter pour l’entourage de celui qui était devenu ce soir-là Premier ministre des Provinces-Unies.
« Vous travaillez avec Bento Espinoza ? demanda le journaliste.
— Oui, bien sûr, reprit tout de suite Louis Meyer.
— Nous avons notre fonction au sein de l’équipe, ajouta le directeur de cabinet. Nous avons, jusqu’à aujourd’hui, tenu une réunion tous les trois jours, où nous discutons nos point de vues et nos idées. Bento Espinoza y participe, bien entendu.
— Quelle est votre opinion sur lui ? »
La question crispa le directeur de cabinet, qui la jugea inopportune. Pour ne pas y répondre, il ôta ses lunettes et se frotta les yeux. Comme Louis Meyer ne dit rien, il se tourna vers lui en haussant les sourcils. Dans la grande salle surélevée du drugstore où se trouvait leur box, on n’entendait que le brouhaha des conversations, la litanie des postes de télévision et le tintement de la vaisselle. Un serveur longea leur table.
« Notre opinion ? dit le docteur Meyer.
— Oui. C’est une figure singulière de la vie politique, vous ne trouvez pas ?
— Je ne sais pas, ricana Meyer.
— Vous ne voulez pas vous engager, mais vous pouvez convenir avec moi qu’un jeune homme de vingt-quatre ans, qui rédige des constitutions et conseille le Premier ministre d’un pays comme le nôtre, c’est quand même singulier.
— Et alors ? dit Meyer.
— Les gens s’étonnent de voir un immigré rastafari, un fils de commerçant du quartier caraïbe, se mêler de politique intérieure. Certains ne comprennent pas qu’un candidat au poste de Premier ministre s’entoure de personnalités aussi déroutantes, vous comprenez.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ? » reprit le directeur de cabinet.
Croyant avoir ébranlé quelque chose d’intéressant, le journaliste marqua une pause en lâchant de brefs rires faussement gênés. Il baissa le regard et prit une gorgée de son verre, en s’efforçant de ne pas perdre son regard amusé. De son côté, Louis Meyer sentit monter une colère dont, depuis quelques semaines, dès qu’il s’agissait de Bento, il ne parvenait pas à comprendre l’origine.
« Si vous voulez, dit le journaliste en pressant le bouton d’arrêt de son magnétophone, ce que vous répondrez restera entre nous.
— Ecoutez, reprit le directeur de cabinet, nous n’avons pas à répondre sur ce point.
— C’est quand même un garçon qui a renié sa religion et sa communauté, qui est connu pour ses idées révolutionnaires et qui a subi une tentative d’assassinat. Il a vécu quelques mois chez Jan Wahlberg, vous le saviez ? On m’a dit qu’après avoir couché avec sa fille, il s’était fait virer par le vieux Wahlberg.
— Nous ne savons pas…
— Attendez. Officiellement, il est employé par un bureau d’études spécialisé dans la réalisation d’instruments optiques pour l’aérospatiale. Vous le confirmez ? »
Le docteur Meyer tendit le bras vers l’appareil et enclencha l’enregistrement.
« Rien de ce que nous dirons à l’avenir ne devra rester entre nous. »
Comme il croquait un glaçon, le reporter dévisagea Louis Meyer en silence.
« D’accord, fit-il. D’accord. Alors laissez-moi vous poser une question qui vous convienne mieux. Qu’est-ce qu’un homme comme Bento Espinoza apporte au programme, aux idées et aux actes de Giovanni Vitti ?
— Je crois que vous ne comprenez pas, reprit le directeur de cabinet. Nous ne sommes pas là pour parler de Bento Espinoza ou de tout autre conseiller de monsieur Vitti. Vous nous avez invité à parler de l’avenir des Provinces-Unies, point à la ligne. »
Louis Meyer se carra davantage dans son fauteuil. Il se passa la main dans les cheveux et soupira sans bruit. Lorsqu’il prit la parole, sa voix s’était radoucie et sembla irréelle dans le va-et-vient du drugstore.
« Bento Espinoza est un homme doux, inventif et généreux. Sa sagesse est à l’image de sa personne. »
Telle quelle, sans l’apparat que d’ordinaire les hommes politiques mettaient à leur compliment, la phrase de Louis Meyer sembla énigmatique. Le lendemain, le docteur ne put s’empêcher de penser qu’il s’était agi du premier événement d’importance du mandat de Giovanni Vitti. Ni le directeur de cabinet, ni surtout le journaliste n’ajouta quoi que ce soit. Dès lors, l’entretien fut empreint d’un malaise qui ne se dissipa qu’après que les trois hommes se furent quittés.
*
Par ailleurs, personne ne sut qu’aux environs de deux heures du matin, Giovanni Vitti et Bento Espinoza se retrouvèrent sur le sable de l’une des criques qui bordaient la route, derrière le pain de sucre. Ce deuxième événement se déroula bien après que la foule rassemblée dans le palais des congrès se fut dissipée et qu’à la télévision les programmes eurent été rendus aux documentaires et aux émissions sportives. Venant de la ville, la voiture de celui qui allait être officiellement nommé Premier ministre le lendemain s’était arrêtée sur le bas-côté, tous feux éteints. Si quelqu’un avait pu voir la scène, il aurait noté que deux silhouettes, l’une longiligne et soignée, l’autre souple et discrète, avaient claqué les portières et descendu le chemin qui serpentait depuis le parapet jusque sur la plage en demi-lune. Le vent de la mer avait poussé la pluie vers l’intérieur des terres. La nuit était sourde et criblée d’étoiles. Lorsque les vagues affilées se brisaient sur le sable, l’écume rissolait bruyamment et faisait apparaître des dentelles de bulles phosphorescentes. Malgré la nuit, les paquets d’algues vertes drainés par la mer, les rochers roux et gris embrassant la plaque dorée du sable, le bleu de l’eau se révélaient lentement.
Derrière les montants noirs de ses lunettes, le visage de Giovanni Vitti semblait morose. Il fumait sa cigarette paisiblement, mais sans jamais tourner le regard vers Bento Espinoza. Le rastafari profitait de l’obscurité pour observer la face triangulaire du Premier ministre. Il savait que sur sa figure de chien sévère et taciturne passaient des éclaircies. Le cinglement du vent qui venait du large les isolait davantage.
« Si vous refusez, c’est parce que vous êtes orgueilleux, Bento », finit par dire l’homme.
Bento regardait ses pieds tracer des sillons noirs dans le sable.
« Vous ne m’avez pas compris, dit le jeune homme.
— Alors pourquoi dire non ? »
Pour trouver une contenance, le rastafari ajusta sa parka sur ses épaules et fit venir sa capuche autour de son cou.
« C’est trop d’argent pour moi, dit-il en souriant. Je n’ai pas besoin de tout ça.
— Ecoutez, ça ne me regarde pas, mais je ne comprends pas. »
Giovanni Vitti sentit qu’il avait mis de la cruauté dans sa phrase. Il décida de ne pas l’atténuer. A ses côtés, Bento n’avait pas eu de mouvement depuis quelques instants et l’homme s’étonna de ce qu’il n’osait pas lever son regard sur son conseiller.
« Je n’ai pas besoin de tout cet argent, monsieur Vitti.
— Je comprends que vous veuillez garder votre indépendance, Bento. Je vous connais. Je sais trop bien ce que toucher ce salaire représenterait pour vous, si vous aviez à renoncer à une part de vous-même. Mais ce n’est pas le cas.
— Ce n’est pas le cas, répondit Bento.
— Alors, acceptez. Vous serez à l’abri du besoin et vous n’en serez que plus indépendant.
— Vous faites toute une histoire de quelque chose qui n’a pas d’importance, je vous assure », dit Bento en souriant.
Le flot ahanant de la mer venait couvrir certains mots que lâchaient les deux hommes. Leurs yeux s’étaient peu à peu habitués à l’ombre de la crique. Ils détaillaient le cahot des rochers couverts de lichens et de goutelettes. Bento enfonça un peu plus ses mains dans ses poches et fit quelques pas en avant, jusqu’à ce qu’il distingue les auréoles de l’écume sur le sable. Comme il n’était pas d’accord avec le Premier ministre, il s’efforçait de trouver une réponse juste. Mais, à s’obstiner davantage, Bento sentit qu’il allait vexer Giovanni Vitti.
« Vous me donneriez une cigarette ? fit-il.
— Bien sûr », dit l’homme.
Il en alluma une nouvelle avec son mégot et la tendit à Bento. Le vent agitait le col de son manteau et les cristaux de sel qui y était mêlés durcissaient la peau de son visage.
« Je ne veux pas arrêter de travailler, dit Bento en relâchant la fumée.
— Bento, je vous en prie, transigez. »
En écrasant sa cigarette sur un rocher, le Premier ministre fit jaillir une gerbe d’étincelles rousses dans la nuit.
Sans doute parce qu’il jugeait dérisoire de tergiverser, Bento Espinoza finit par convenir d’une somme avec le Premier ministre. Les deux hommes n’eurent pas besoin de se le dire pour savoir qu’à cette seconde, le chapitre était clos. A peine l’accord fut-il conclu que Bento se mit à revoir en souvenir certains rastafaris. Les silhouettes efflanquées de certains hommes, aux tresses filandreuses et rêches, défilèrent sans bruit, de la même manière qu’ils étaient passés en travers de son chemin sans intervenir. Des femmes et des fillettes aux robes fleuries bon marché, coiffée du foulard blanc, apparurent les unes après les autres, avec leurs bras sans muscles, leur odeur amère et leurs yeux étranges. Dans la coquille creuse de la crique, face à la mer brisée qui avait charrié les porte-avions pleins des exilés à qui il devait la vie, sous la nuit peuplée de galaxies, Bento s’accorda au mouvement de l’univers et laissa monter en lui une joie profonde.
« Au moment où j’ai compris que l’ordinaire me condamnait au malheur, dit-il, j’ai décidé de recommencer ma vie. Alors je me suis efforcé de me construire une existence qui me procure une joie incessante. »
Le jeune homme s’était entendu parler à voix haute. Giovanni Vitti absorba la phrase sans rien dire. La moue perplexe qui lui était naturelle reprit sa place sur son visage. Sa silhouette longiligne, avec le col relevé de son manteau, se tourna imperceptiblement vers Bento.
« Je vous dis ça, continua le jeune homme, parce que c’est ce que vous pouvez faire avec les Provinces-Unies. »
Le Premier ministre sentit son corps s’apaiser, malgré le froid et l’insinuation de l’eau salée à travers ses vêtements.
« Est-ce vrai que vous êtes malade, Bento ? demanda-t-il.
— Comme mon père, je devrais mourir de la tuberculose. »
Giovanni Vitti s’empêcha de dire quoi ce que soit, jugeant que ç’aurait été déplacé.
« Mais je ne pense pas à la mort, ajouta Bento. It’s not my business. »
Des années plus tard, quelques heures avant de se faire assassiner, en recoupant les histoires qu’il avait entendu sur la nuit où il avait été élu, Giovanni Vitti ne comprit toujours pas que ces quelques minutes avaient constitué le deuxième événement majeur de sa mandature. La réponse était tombée avec tant d’aplomb et de douceur que Giovanni Vitti venait simplement de comprendre que Bento lui avait donné son amitié.
