S’il n’y avait pas eu autant de rastafaris agglutinés autour de l’impasse, ç’aurait été un mardi soir comme les autres sur le front de mer. De fait, ceux qui passèrent ce soir-là sous les eucalyptus comprirent, en croisant tous ces hommes noirs en costume, avec leurs tresses et leur barbe décorées, qu’allait avoir lieu ou que venait d’avoir lieu la réunion de la Ronde, dans la chapelle de fortune installée dans un gymnase. On reconnaissait Bento Espinoza à sa chemise rouge, à son pantalon râpé d’alpaga clair, à cet effluve de réglisse et de sel qui émanait de lui. Son visage hâve luisait comme une bougie. D’un geste machinal, il se carra un deuxième chewing-gum dans la bouche et sourit à son père.
Parce qu’il était tendu par la colère, Michel Espinoza planta ses yeux dans le visage de son fils. Bento garda le sourire qu’il n’arborait que quand il avait envie de parler, moment plutôt rare chez lui, et toujours singulier. Au-dessus du chapeau posé sur la longue tête de l’épicier, le croissant de lune scintillait.
« You are not to answer the priests with such a look in your eyes, my son ! » grinça l’homme entre ses dents.
Bento estima n’avoir pas à répondre et laissa passer un silence. Les deux silhouettes remontaient le front de mer jusqu’à la station de tram.
« Je voudrais aller suivre les cours de Jan Wahlberg », dit Bento.
Michel Espinoza ne pouvait penser à autre chose qu’à ce qui s’était passé vingt minutes plus tôt. Dans l’étouffoir du gymnase, Bento Espinoza avait affronté le doyen des prêtres de Jah. Derrière l’estrade avait été déployé le drapeau éthiopien. Father Morteira, le visage luisant de sueur, avait baissé le micro qu’il avait tenu contre ses lèvres craquelées depuis le début de la cérémonie. Le vieux pasteur avait rivé son regard sur Bento Espinoza et s’était muré dans un silence impénétrable, tandis que l’orchestre faisait durer le rythme. Le prêtre avait fait un signe au guitariste, sans même le regarder et la musique s’était arrêtée.
« Qu’est-ce que tu veux dire, Bento ? » avait-il lâché à mi-voix.
Dans la foule des rastafaris, quelques femmes s’éventaient avec leur Bible et des hommes se passaient la main sur leur front noir.
« Father, c’est avec mon salaire que je les ai achetés, avait-il dit sans baisser la voix.
— Etais-tu sur la plage, il y a quatre ans ?
— Oui, Father, j’y étais. »
Morteira était descendu de l’estrade et était venu jusque devant Bento. Il lui avait suffi d’un regard pour que l’orchestre se remette en marche. Father Crescas avait pris le micro et avait continué le prêche. Le doyen des prêtres avait fait lever Bento Espinoza et l’avait tiré vers lui.
« Tu dois casser les disques de Youri Coastal, fils. »
La cérémonie avait repris dans le gymnase illuminé et la foule des réfugiés s’était levée pour chanter avec les prêtres. Les femmes en blanc ondulaient en dansant au milieu des costumes austères des hommes.
« Je ne casserai pas les disques, Father, avait dit Bento sans lever les yeux. Je continuerai à les écouter, parce que Youri Coastal était l’un des meilleurs d’entre nous.
— Bento Espinoza ! avait grogné Morteira.
— Pardonnez-moi, Father, dit Bento. Pardonnez-moi. »
Le vieil homme avait fait palpiter les muscles de ses joues en fixant Bento. Sa respiration sifflante s’était faite plus intense. D’un geste brusque, il s’était tourné vers Crescas, comme pour s’assurer que le jeune prêtre le regardait, puis s’était retourné vers le garçon. Sans desserrer la mâchoire, il avait pris Bento dans ses bras et l’avait collé durant de longues secondes contre sa poitrine. Lorsqu’il avait détaché le corps de dix-neuf ans de son propre corps, alors que le chant des rastafaris faisait trembler les haut-parleurs, son visage furieux ne s’était pas modifié.
Ainsi, vingt minutes plus tard, Michel Espinoza passa son bras dans le dos de son fils et le poussa jusqu’à l’intérieur d’une échoppe où l’on vendait des sandwiches. D’une voix morne, il commanda deux galettes au lard.
« Bento, tu ne te conduiras pas comme Judy Ozawon, lâcha-t-il.
— Tu sais ce qu’il en est, papa », dit doucement Bento.
Michel Espinoza tendit un billet au vendeur, prit les galettes et sortit de la boutique la tête basse. Après avoir repoussé son chapeau en arrière, il s’adossa à la vitrine et se mit à manger.
« Elle était amoureuse, concéda Bento.
— Father Morteira saura maudire la part de toi qui le regarde avec des yeux si durs, dit le père. Tu n’as pas vingt ans, Bento, tu ne sais pas ce qui habite un prêtre de Jah. Le Seigneur te fera rougir. »
Le regard de Michel Espinoza alla se perdre derrière les épaules de son fils, sur l’allée bitumée qui longeait la plage.
« Elle était amoureuse de lui, répéta Bento, et lui était amoureux d’elle.
— Ils n’étaient plus dans les lois », fit tomber le père.
Bento observa le squelette étroit de son père, penché comme une planche de bois posée contre le mur. Ce fut à peine s’il ne recompta pas les mots qui venaient de sortir de sa bouche. Bien que le visage de l’homme fut dans le contre-jour de la vitrine, Bento vit ses yeux se tourner vers lui, comprenant qu’il allait parler.
« Les hommes ne forniquent pas avec les enfants. »
Bento Espinoza, bien qu’il ne le connût essentiellement que par ouï-dire, insista encore pour intégrer le collège de garçons qui assistaient aux cours de Sciences politiques que Jan Wahlberg donnait dans sa villa sur la colline.
« Tu es plus instruit que moi », répéta son père.
Michel Espinoza et son fils marchèrent jusqu’à la rotonde d’où s’élançaient les tramways pour rejoindre le quartier caraïbe. Tous les dix mètres, ils pénétraient dans le rond de lumière d’un réverbère puis, quelques pas plus tard, étaient absorbés par la nuit. Bento ne parvint pas à obtenir de son père une réponse qui fut claire ou définitive. Tout ce qu’il entendit sortir de cette bouche d’ombre fut cette phrase absconse.
« Tu es plus instruit que moi. »
Pourtant, le lendemain, il se sentit autorisé à frapper à la porte de la villa sur la colline et à tendre les quelques billets du premier mois au professeur. Mais ni Bento, ni Michel Espinoza, ni Clara Wahlberg que le jeune rastafari ne rencontrerait que quelques semaines plus tard, ne savait ce qui allait advenir de cet homme aux cheveux blonds qui, trois après-midi par semaine, donnait les cours les plus originaux de toutes les Provinces-Unies.
*
Dix ans plus tard, à l’aube, on retrouva Jan Wahlberg luttant contre la nausée, sur une vedette fendant la mer des Caraïbes, alourdie par un équipage de cinquante hommes armés qu’il allait faire débarquer sur les côtes de Floride. Bien qu’il n’était qu’à son début, le jour semblait agonir dans le ciel vert. L’eau se déchirait sous la poussée de l’étrave et le cœur des hommes s’emplissait de douleur à mesure que le bateau se rapprochait des eaux américaines. La lourde carcasse de Jan Wahlberg se tenait sur le pont, engoncée dans un parka au col de fourrure. Sa tête allongée, coiffée de longs cheveux rares et jaunes, semblait translucide. Personne ne l’avait poussé à préparer ce débarquement insensé, personne autant que lui n’avait eu la volonté de mettre sur pied un projet aussi extravagant. Jan Wahlberg, professeur de Sciences politiques, présentement ceint d’un pistolet-mitrailleur, était décidé à prendre par les armes une enclave de Floride pour y fonder une cité de rêve.
Où était-il allé la dénicher, cette horde de pouilleux qui se jetèrent trop tôt dans l’eau turquoise du lagon, s’étaient demandés les soldats américains qui vinrent ramasser les cadavres. Sans uniforme, mal lavés et mal nourris, ils n’avaient pas obéi au premier ordre de Jan Wahlberg, sitôt qu’ils furent en vue des plages. Une patrouille de l’armée était apparue derrière le cap. Une première dizaine d’hommes s’était jetée dans la mer, sans se rendre compte que le bateau n’était pas encore en eau peu profonde. La plupart, entravés par leur barda, furent happés par les profondeurs ou, s’ils réussirent à maintenir leur tête hors de l’eau, furent cueillis ou criblés de balles par les garde-côtes. La vedette de Jan Wahlberg avait bifurqué brutalement. A toute vitesse, elle alla enfoncer sa coque dans le sable d’un plage boueuse, à la lisière de la mangrove. Les survivants, Jan Wahlberg en dernier, se jetèrent hors de l’embarcation et s’éparpillèrent tant bien que mal dans le marais, tandis que, des hors-bord, les mitrailleuses lourdes déchiquetaient la zone. Si les hélicoptères n’avaient pas fait autant de tohu-bohu en survolant la jungle, toute la journée l’on aurait pu entendre la trentaine de ces fous perdus dans l’enchevêtrement de lianes, l’un sanglotant en cherchant une trou pour voir le ciel, l’autre hurlant sous l’attaque d’un crocodile ou pris dans une nappe de napalm.
Sept d’entre eux furent retrouvés quelques jours plus tard, hagards et à moitié aliénés, dans la même zone où ils avaient tenté de faire leur coup de force. Jan Wahlberg, qui était du lot, fut remis à la justice militaire, photographié par la presse, interviewé par un journaliste de télévision, jugé par un tribunal d’exception, condamné à mort puis électrocuté sur la chaise électrique en moins de quatre mois. Pour expliquer sa tentative d’invasion, l’homme à la carrure de bûcheron et aux cheveux jaunes expliqua aux autorités qu’il désirait prendre possession de quatorze kilomètres carrés de la terre de Floride pour y fonder une cité libre et heureuse, organisée selon les principes les meilleurs. Il imposa sa masse carrée et souriante au juge et à son avocat, et l’on dut lui tenir les mains, les pieds et le menton pour lui confisquer le cahier sur lequel il avait rédigé la constitution de son Utopie. Lorsque Clara Wahlberg découvrit en pages intérieures d’un quotidien la photographie de son père, sa large poitrine velue serrée entre deux soldats, ses petits yeux d’opale, elle poussa un gémissement presque sauvage, maudissant les hommes de son espèce et de l’espèce de Bento Espinoza.