VI. ONE EVERLASTING LOVE

23 heures 35 et la télévision diffusait un soap-opera. La pellicule était granuleuse, rendant dans des tonalités de mauve les lambris et les sculptures de métal posées sur les commodes. L’homme aux cheveux noirs s’approcha de la femme en larmes. Dans sa main droite, il tenait un verre de whisky dans lequel tintaient des glaçons. Elle ne le regardait pas et sanglotait, les yeux dans les paumes de ses mains, assise sur le fauteuil de cuir noir. Lui se tenait debout derrière elle, son regard posé dans le vague par-dessus ses épaules. Il laissait échapper des paroles douces et rassurantes, mais son visage à elle se releva, se fondant dans la baie vitrée qui lui faisait face. Le froissement des lumières d’une ville brilla dans ses pupilles. L’image était segmentée et mouvante, les contours bavaient, la musique se cachait mal derrière les voix des acteurs.

Les murs de la chambre de la jeune fille étaient heurtés par les palpitations de la télévision. Assis sur la moquette, le dos contre le lit, Bento tenait ses jambes courbées de chaque côté du pied du poste. Couchée sur le ventre, Clara Wahlberg se souleva derrière lui, allongée sur le matelas. 

« Elle ne lui a pas dit », lâcha-t-il.

La fille se laissa tomber sur le côté et posa sa nuque dans sa main. Bento leva la tête et étira son regard vers elle.

« Tu crois qu’elle va finir par lui dire ? » lui demanda Clara Wahlberg.

Sa peau blanche était recouverte du halo bleu de la télé. Sa silhouette  tenait à peine sur la longueur du lit. Bento prit la télécommande et changea de chaîne.

« Non, je pense pas », fit-il en appuyant sur le bouton.

Ce fut un amphithéâtre qui apparut dans le poste, autour duquel veillaient des caméras montées sur pied. Prise depuis les cintres de la salle, l’image était étonnamment précise, comparée au halo poudreux de l’autre chaîne. On s’approcha d’un homme debout, un micro posé sur le menton, pointant d’un doigt accusateur un vieil homme en costume bleu recroquevillé sur un fauteuil de cuir, aux yeux masqués par des lunettes fumées qui reflétaient les rangées de projecteurs. Celui qui tenait le micro avait un profil d’indien tropical, un long nez rond et cuivré, une chevelure noire et luisante. Ses phrases distordues par un accent ibérique saturaient les hauts-parleurs et se mouvaient de plus en plus mal dans le tohu-bohu qui s’élevait du public. L’homme aux lunettes fumées ne fait rien luire dans ses yeux mi-clos, ni compassion, ni retour de force.

Bento Espinoza souleva la télécommande et changea de chaîne. Son visage était souligné par la bande bleue de la réverbération de l’écran. Un air imperturbable, ironique et sérieux vivait sur son visage. Il se laissa aller un peu plus contre le matelas, se rapprochant ainsi de la fille. Derrière lui, sur le lit, Clara Wahlberg avait rivé ses yeux sur la télévision qui tonitruait encore, quand une image nouvelle apparut.

On y voyait une maison de bois rouge, qui observait la mer depuis le flanc d’une colline parsemée de moutons et de poteaux électriques. Sur la terrasse sur pilotis qui s’avançait au-dessus de la pente, un homme en combinaison bleue fouillait dans une caisse. A ses côtés, un gros chien placide fourrait son nez entre ses mains, tâchant d’attraper lui aussi les morceaux de métal ou de bois que l’homme posait avec soin, l’un après l’autre, dans une brouette. Ses cheveux hirsutes étaient fouettés par le vent. Il se releva, souleva les bras de la brouette et la poussa jusqu’à l’intérieur d’un garage. Dans la pièce peinte en bleu régnait un capharnaüm fait d’hélices distordues, de caissons étanches percés de hublots de cuivre, d’immenses carcasses métalliques en forme de poisson, d’engrenages complexes emboîtés dans des totems de fonte. L’homme vida la brouette sur le plan de travail d’un établi, expliquant à la caméra qu’il ne lui restait plus que quelques problèmes d’étanchéité à régler, ainsi que l’aménagement de l’intérieur de la cabine, avant que son sous-marin ne puisse traverser en toute sécurité la baie qui s’étend au pied de la colline.

Bento Espinoza changea de chaîne une nouvelle fois. Clara s’était soulevée sur le lit et, lentement, s’était assise en travers. Elle posa sa main sur l’épaule du jeune homme. Lui esquissa un sourire et posa son cou contre le poignet de la jeune fille, sans quitter la télévision du regard. Clara Wahlberg essuya ses yeux irrités d’un battement de paupières.

WARCRIMES-BOSNIA-SERBS-SARAJEVO-FILESL’image était mauvaise, striée de parasites et mal assurée sur la bande. Un caméraman suivait un peloton d’hommes en treillis qui se faufilaient, tête baissée, fusil automatique en main, entre les carcasses noircies d’immeubles abandonnés. De temps à autres, on apercevait les pieds du reporter qui courait avec sa caméra sur l’épaule. De sourdes détonations faisaient sursauter l’image. Les souffles paniqués des miliciens déguenillés, mêlés à celui du journaliste qui les suivait, donnaient une saveur angoissante à la bande-son. On entendait les craquements des balles, des interjections et des murmures de terreur, lorsque le peloton se caparaçonna sous des arcades délabrées. Au détour d’un trottoir, la dizaine de miliciens buta sur deux cadavres de civils, couchés sur le ventre, dans une mare de sang caillé. Au-dessus de ce qui avait été un boulevard, au milieu duquel brûlait un autobus renversé, roues en l’air comme une blatte, un hélicoptère passa, toutes portes ouvertes, depuis lequel se mirent à pleuvoir des rafales de balles traçantes. Soudain l’image vacilla, l’objectif frappa violemment le sol et une voix off annonça que le reporter venait d’être criblé d’éclats d’obus de mortier et qu’il était mort.

Bento choisit un bouton au hasard et changea encore de chaîne. Clara Wahlberg passa la main dans son cou et la tête du jeune homme s’approcha davantage de sa joue. Pour la première fois, Bento leva son regard sur le visage désolé de la jeune fille. Elle plongea ses yeux dans le regard vert du rastafari. Elle ne fut pas étonnée de le voir esquisser un vague sourire complice et reposer ses yeux sur le poste.

Aux deux bandes noires qui encadraient une image étirée et saturée de couleurs, ils reconnurent un film de cinéma. Par intermittences, des lignes de sous-titres jaunes bavaient sur la pellicule et l’on entendait des phrases décalées, rapidement articulées dans une langue noble et mouvante. En fond, une mélodie martelée sur un métallophone soulignait le murmure d’un chant d’enfant. Les doigts bleus du crépuscule pâlissaient sur les murs couverts de fresques d’une maison. Des buissons de roseaux secs traçaient une route jusqu’au patio. Soudain, apparut le visage d’une femme aux cheveux noirs, le front bombé comme un pamplemousse. Puis, face à eux, apparut le visage d’un homme à la barbe courte, avec des yeux noirs et charmeurs. Il regarda devant lui la femme qui se tenait sur la terrasse et qui lui sourit avec gentillesse, avant de pâlir. La femme put voir son homme se courber lentement sur son banc, expirer sans effort et tomber la tête la première, avec ses deux poignets tranchés tournés vers elle.

Lorsque Bento Espinoza se tourna vers la jeune fille couchée sur le lit, il comprit qu’elle pleurait. Il passa son bras derrière lui et enroula sa main autour de la nuque de Clara. Elle avala sa salive et renifla sans faire de bruit.  Il cherchait ses yeux dans l’obscurité de la chambre, illuminée comme par un feu d’artifice par le halo du poste. Il ne s’était pas départi de ce sourire énigmatique et figé qu’il arborait souvent. La fille eut soudain l’impression d’être seule dans la pièce, en présence d’un fantôme.

« Ça va ? lui souffla-t-elle.

Oui, pourquoi ? » dit Bento.

*

Le lendemain matin, Bento Espinoza se rendit dans la grande surface qui faisait le coin de l’avenue Genessee et du boulevard. D’ordinaire, il venait ici après les cours, en compagnie de son ami Julius et s’achetait une glace à la menthe et aux pépites de chocolat. Mais ce jour-là, il lui avait menti, prétextant du travail à faire chez lui pour venir seul. Depuis l’aube, il repensait sans cesse à la nuit qu’il venait de passer chez Clara. Il se revoyait, couché sur le sofa du salon. Au réveil, pressée et de mauvaise humeur, la jeune fille lui avait demandé de partir au plus vite avant que son père ne se réveille. Il revécut son retour à pied, dans le jour pâle, jusqu’à l’avenue Genessee où il était allé prendre une douche et se changer, dans un sentiment de fierté et de lassitude mêlées. Il déambula entre les rayons bourrés d’accessoires pour aspirateurs, de boîtes de lessives, de chiffons et de cirages. Il s’arrêta aux produits de beauté, souleva quelques flacons en souriant à la vendeuse et trouva enfin ce qu’il était venu chercher. Avec les deux billets qui auraient dû lui servir à acheter son déjeuner, il emporta une affreuse petite bouteille de parfum jaune, exagérément chantournée. A la caisse, il demanda à ce qu’on la lui emballe dans un papier décoré. L’après-midi même, Bento Espinoza offrit le flacon de Jungle Gardenia à Clara Wahlberg, qui éclata de rire.

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