Il avait six ans et quelques semaines, Bento Espinoza, lorsque plusieurs personnes le virent passer une journée entière à frotter les semelles de ses baskets sur le rebord en ciment de la piscine du condominium, en regardant les feuilles mortes se décomposer dans l’eau. Etrangement, aucun des locataires ne profitait jamais du bassin, sinon une jeune femme solitaire que l’on croisait parfois, en été, dans les coursives des étages, en maillot de bain, semant derrière elle la trace de ses pieds mouillés. Le jeune garçon était descendu sur les berges aux dalles disjointes dès le matin et on l’y remarqua jusqu’en fin d’après-midi. Assis sur les transats en plastique ou faisant lentement le tour de la piscine sans lever le regard, ramenant en paquets les feuilles moisies qui infusaient, à aucun moment Bento ne changea l’expression grave de son visage. Le ciel était uniforme et gris. Dans la rue, garé à cheval sur la pelouse d’où s’élançait un palmier, le camion noir des Pompes funèbres patientait.
La veille, on était venu le prévenir, sur le trottoir devant l’immeuble de son école. Les dix étages du bâtiment cubique abritaient des bureaux paisibles et monotones et, à son troisième niveau, les six ou sept classes sans fenêtres, baignées de néons, d’une école pour enfants d’immigrés. Dès qu’il sortit de l’ascenseur, la foule des élèves philippins, mexicains ou russes eut beau se presser sous le portail, Bento ne distingua que son père, debout devant le cinéma de l’autre côté du boulevard. Dehors, le vent fit frissonner les arbres et souleva un parapluie cassé qui roula dans le caniveau. Le jeune garçon fit un signe à son père et s’immobilisa au bord de la route. Il attendit que le trafic s’éclaircisse et traversa, ne quittant pas l’homme des yeux. Mais même après avoir embrassé sa joue râpeuse, Bento Espinoza n’entendit son père prononcer que deux mots sans importance.
« Ça va ?
— Ça va », répondit-il.
Tandis qu’ils se dirigeaient, main dans la main, vers la station de tramway, Bento regarda son père dont les tresses semblaient amollies par le temps humide. Pas une fois, l’homme ne fit tomber son regard sur son fils. Au carrefour, ils durent s’immobiliser sous le feu rouge. Le père se pencha et prit dans sa grande main le cartable de l’enfant. Lorsqu’il lâcha enfin sa phrase, sa voix fut traversée par les gémissements des automobiles qui les dépassaient.
« Mamma is dead. »
Dans le tramway qui devait les ramener dans leur quartier, ils prirent place sur les derniers sièges du dernier rang, comme si cette relégation avait été naturelle dans leur situation. Bento regarda défiler le boulevard bordé de palmiers chétifs. Son père ne commença à lui parler qu’après qu’ils se furent arrêtés devant le Théâtre Chinois. Le garçon avait laissé son regard se perdre dans les circonvolutions du toit rouge et la grimace du dragon de plâtre qui surgissait de la façade.
« Quand les femmes noires meurent, elles redeviennent la terre avec laquelle elles ont été modelées », lui souffla l’homme de sa voix de basse.
Bento Espinoza tourna son visage vers son père. Il sentit une tristesse infinie gorger sa poitrine. Il songea volontairement au visage de sa mère et des larmes acides montèrent dans ses yeux. Le père laissa tomber son regard vers son fils, sans se départir de son visage impassible.
« The Lord will give us relief, lui dit-il, plus bas, dans sa langue maternelle. Nous serons nous aussi mêlés à la terre du Seigneur. »
Tout le long du trajet, le père s’efforça d’offrir à son fils des imprécations et de pieuses consolations. Serré dans un costume gris, avec son cou maigre où ressortait sa pomme d’Adam, étranglé par son unique cravate de coton noir, il parla pendant ces longues minutes de sa voix ténébreuse, sans se soucier des autres passagers, mêlangeant sa langue maternelle et sa langue d’adoption sans même y prendre garde. Mais Bento n’écoutait plus. Il se laissait aller à pleurer librement, le visage collé à la vitre du tramway. La buée de sa respiration brûlante palpitait sur le plexiglas, brouillant puis révélant les trottoirs mouillés, depuis le quartier des cinémas jusqu’au marché caraïbe, à une trentaine de blocks de là.
*
Lorsqu’ils se retrouvèrent, quelques jours plus tard, devant les agents de la Commission de naturalisation, ce fut Bento qui dut expliquer la mort de sa mère. Cela faisait des mois, bien avant le drame, que la famille Espinoza avait obtenu un rendez-vous dans la grande tour de verre de l’administration. Les deux soeurs, Bento et le père étaient arrivés en avance, ce matin-là, par crainte ou par superstition, et ils avaient dû patienter une heure et demie au milieu des fougères en plastique du hall d’accueil, refusant cafés et journaux que leur proposaient les hôtesses. Quand enfin l’heure du rendez-vous fut atteinte, ils virent s’avancer vers eux les deux agents chargés de leur dossier. Le premier était un Blanc d’une quarantaine d’années, aux cheveux rares et gras, portant des lunettes fumées sur un visage parsemé de tâches de rousseur. L’autre était un Noir en costume bleu marine, qui portait à l’annulaire une chevalière en or, étincelante sur sa longue main sombre.
« Mister Espinoza ? lâcha le Blanc en tendant sa courte main vers le père. Je suis l’agent Green et voici l’agent Philis. »
Les trois hommes se saluèrent en silence, d’une manière presque automatique. Il sembla évident à Bento que le regard que fit passer le fonctionnaire noir sur toute la famille cherchait la mère. L’agent Green à son tour examina ostensiblement ses soeurs, sans parvenir à se résoudre à l’idée que l’une des deux devait être l’épouse de ce long bonhomme étrange, impeccable dans son costume gris et sa cravate noire, aux tresses nouées dans le dos.
« Madame Espinoza n’est pas avec vous ? » finit par dire le Blanc.
Le père Espinoza sembla étonné et fit grossir l’orbite jauni de ses yeux.
« Mon épouse est morte, agent Green », fit-il tomber sinistrement.
Les deux fonctionnaires se jaugèrent. Le Blanc abaissa ses lunettes sur son nez, jeta un œil sur le dossier qu’il tenait à la main et releva la tête vers le père.
« Madame Eejay Espinoza ?
— Eejay Espinoza, mon épouse devant le Seigneur. Oui, agent Green. »
Le signal des ascenseurs retentit dans le hall et la rumeur du rez-de-chaussée sembla monter d’un ton.
Au trente-deuxième étage de la tour, les Espinoza furent invités à s’installer dans le bureau des deux agents de la Commission. Après les avoir fait entrer, les fonctionnaires leur offrirent de s’asseoir, ce à quoi le père répondit immédiatement qu’ils étaient aussi bien debouts et que la raison qui les avait amené ici exigeait que l’on se tienne sur ses deux pieds. L’agent Green serra les lèvres et regarda l’agent Philis. Ceux qui passèrent devant l’alvéole vitrée où ils étaient enfermés se souvinrent longtemps de la scène de ce matin-là. Ils se rappelèrent le bureau aux lambris, les stores baissés hachant une lumière désolante, où le fouillis paraissait plus pesant qu’à l’ordinaire. Dans le coin près de la baie vitrée, le drapeau des Provinces-Unies semblait attendre comme une sentinelle en faction, empalé sur son piquet. Derrière le bureau au milieu duquel trônait une Bible, les deux fonctionnaires semblaient à la fois vigilants et perplexes, le Noir suant dans son costume et le Blanc en bras de chemise. Devant eux se dressait la haute figure du père Espinoza, avec son visage lacéré qui ne laissait sortir qu’une voix douce et sépulcrale, et derrière lequel trois enfants muets étaient sagement rangés. Du dehors, on ne pouvait savoir si des paroles étaient échangées dans le bureau. Les silhouettes paraissaient immobiles, mais l’on s’imaginait bien que, comme à l’habitude, se déroulait l’interrogatoire préalable à la cérémonie de naturalisation.
Devant le comportement mystérieux du père, l’agent Green et l’agent Philis avaient convenu à mi-voix, en sortant de l’ascenseur, que l’affaire serait tirée au clair à la faveur du questionnaire de routine.
« Vous vous appelez bien Michel Isaac Maïmonide Espinoza ? dit Philis en relevant la tête.
— C’est la vérité, agent Philis, répondit l’homme.
— Vous êtes le propriétaire et le gérant de l’épicerie Espinoza et fils. Vous habitez dans le condominium du 984, avenue Genessee, dans cette ville. Est-ce exact ?
— C’est exact, agent Philis.
— Et ce sont ici vos enfants légitimes et naturels, Miriam, Rebecca et Bento Espinoza, n’est-ce pas ?
— C’est la vérité, agent Philis. »
Le Blanc s’appuya contre la tablette du bureau et posa le revers de la main sur le bras de son collègue pour l’interrompre.
« Votre femme est décédée, avez-vous dit.
— C’est la vérité, agent Green.
— Vous auriez dû nous prévenir, vous comprenez ? »
Le père resta imperturbable et regarda le fonctionnaire sans haine ni étonnement. Les deux agents échangèrent un rapide regard.
« Avez-vous le certificat de décès, monsieur Espinoza ? lâcha Philis, avec un ton plus doux.
— Non, monsieur.
— Vous n’avez pas de certificat.
— Non, monsieur. »
L’agent Green fit le tour du bureau en se frottant le front.
« Ecoutez, monsieur Espinoza, dit-il. Je suis désolé de vous dire ça, mais nous ne pouvons procéder à votre serment si nous ne disposons pas d’une preuve du décès de votre épouse. Vous comprenez, pour nous elle est toujours vivante.
— Pour moi aussi, agent Green. »
L’agent Philis poussa un soupir et, posant les poings sur ses hanches, rejeta les pans de sa veste en arrière. Green, qui s’était assis sur le coin du bureau, le regarda faire le tour et s’avancer vers les enfants.
« C’est un contretemps, mister Espinoza, expliqua le Noir en secouant la tête. Nous ne pouvons procéder au serment, nous sommes désolés, tant que nous ne pouvons disposer d’un papier officiel. Votre femme est morte et vous n’avez pas de certificat…
— Ils n’ont pas eu le temps de la rendre à la terre du Seigneur, laissa tomber le père, devenu soudain plus expressif.
— Comment ? dit Green.
— Ils n’ont pas eu le temps de la rendre à la terre du Seigneur. »
Personne dans la pièce ne comprit la phrase que le père avait lâchée par deux fois. Le fonctionnaire noir se tenait derrière la rangée des trois enfants quand il entendit une petit voix fluette laisser s’envoler l’explication. Il se pencha par-dessus l’épaule de Bento qui avait légèrement tourné la tête vers lui. Le petit garçon semblait réciter une prière.
« Les messieurs des Pompes funèbres n’ont pas trouvé de concession pour enterrer ma mère, articula Bento sans reprendre son souffle, alors ils l’ont mise à la morgue en attendant qu’il y en ait une qui se libère, et ça devrait être le cas dans deux ou trois jours, mais ils n’ont pas voulu faire de certificat parce qu’il fallait attendre qu’un lopin de terre soit préparé au cimetière caraïbe, du fait que celui que mon père avait réservé a été occupé et facturé deux fois. »
Dans la pièce baignée d’une lumière poudreuse, les deux agents et la famille demeurèrent face à face quelques instants. Les fonctionnaires décidèrent en fin de compte que la procédure pouvait être engagée, estimant que la bonne foi d’un homme aussi étrange ne pouvait pas être mise en doute. Des bureaux voisins, de l’autre côté des parois vitrées, on entendait les sonneries entremêlées des téléphones.
A compter de cet instant, tous les fonctionnaires de l’étage furent de moins en moins indifférents à ce qui se passait dans le bureau des agents Green et Philis, où l’austère réfugié de l’avenue Genessee et ses enfants conservèrent leur stature hiératique. Les fumées des cigarettes retombèrent et les voix baissèrent sur toute l’aile de la tour. Les visages se retournaient irrésistiblement vers la scène qui se déroulait dans le local vitré, qui parut soudain baignée par un halo, dans la lumière malingre du matin. Tant que les deux fonctionnaires avaient circulé, tant qu’ils avaient fait des gestes ordinaires, personne ou presque ne s’était inquiété de savoir s’il se tramait quelque chose d’exceptionnel. Mais nul ne sut dire pourquoi, dès que l’on comprit que cette famille énigmatique allait pouvoir prêter serment, les secondes s’égrénèrent avec quelque chose comme une lourdeur solennelle.
On vit la silhouette souple et sombre du père Espinoza qui venait de poser la main droite sur son cœur. Ceux qui se trouvaient près de la paroi vitrée purent remarquer qu’il fixait avec insistance le drapeau que, dans le coin près de la fenêtre, l’agent noir tenait déployé. L’autre fonctionnaire avait levé vers son visage la Bible qu’il tenait dans les mains. Dans les bureaux, quelques téléphones sonnèrent encore. Le grand rastafari au visage étroit, épicier dans le quartier caraïbe à ce que l’on savait, commença à articuler les premiers mots du Serment d’allégeance, après avoir juré sa loyauté sur les Saintes Ecritures. Quelque chose d’anormal pesait sur ce qui devrait être une banale cérémonie de naturalisation. L’homme avait terminé. Pour la première fois depuis qu’il était sorti des ascenseurs, suivi par ses trois enfants, il fit deux pas en arrière. L’agent Green apposa sa signature sur l’acte officiel. Une poignée de secondes plus tard, à leur tour, ses trois enfants s’avancèrent vers le bureau, embrassèrent la Bible et posèrent leur petite main ouverte sur leur poitrine. Déjà, Bento Espinoza s’avançait vers l’agent Green et alla prêter serment avant ses soeurs. En détaillant comme son père venait de le faire le drapeau bariolé que l’agent Philis tenait ouvert d’une main, dans le contre-jour des stores, il se mit à réciter les segments de la phrase qui allait faire de lui un enfant comme les autres, bien qu’il était et demeure un rastafari.
« Je prête allégeance au drapeau des Provinces-Unies et à la République qu’il représente, une nation sous l’autorité de Dieu, prodiguant liberté et justice à tous. »

prems !
La suite s’il te plait !!!
Très attachante, cette petite famille, pleine de douceur et de dignité. Joli contraste.
Et après ? Allez, raconte !
La suite svp …
Je retrouve avec plaisir le Bento que j’ai suivi il y quelques années… la musique en plus !!
Vivement la suite.
Yann
La suite, plize! Un récit aussi vivant, c’est dur à abandonner…
Bien sympas, ces agents Green et Philis…
J’ai l’impression d’avoir déjà voté… qu’importe, j’en veux encore !
Bien sympas, ces agents Philis et Green…
C’est super, avec les liens musicaux!
Très bien et la sélection musicale est pas mal non plus.