Babylone tombera

8 septembre 2009 · Laisser un commentaire

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XXIII. POSTHUMOUS STORIES

24 juin 2009 · Laisser un commentaire

Les circonstances de la mort de Bento Espinoza furent relatées des années plus tard sous diverses formes, les unes contredisant les autres. Celui qui fut chargé de récolter les premières données biographiques concernant le rastafari était un professeur éminent proche du pouvoir, membre de l’Académie des Lettres, qui parcourut les lieux qu’avait habité Bento et interrogea ses connaissances. C’est ainsi qu’il se rendit avenue Genesse pour rencontrer Rebecca et qu’il prit à son tour le bac pour se rendre à la maison d’Henry Spike. Ici, il glana des informations sur l’invraisemblable agressivité du rastafari envers sa sœur. Là, il demanda au logeur l’inventaire des biens du locataire de la chambre du dessus. Au terme de son enquête, son opinion était que Bento Espinoza avait, avant son dernier souffle, probablement renié son hérésie et rejoint le corps du Seigneur, tétanisé par la peur de pénétrer dans la mort. Mais il ne mentionna Louis Meyer que pour affirmer que celui-ci avait volé les manuscrits du rastafari et avait disparu, non sans avoir dérobé de l’argent, un blouson et un ordinateur.

Les travaux de Bento Espinoza parurent au mois de novembre de l’année de sa mort, grâce à un don anonyme, chez un éditeur de la capitale nommé Revers. Personne n’entendit Louis Meyer pour lui demander ce qu’il était advenu des manuscrits et des archives du rastafari, mais, appuyé par les propos du biographe, le bruit courut que le médecin était largement responsable de leur disparition. Après la publication, il ne fallut pas longtemps pour que la critique et l’université s’insurgent contre le tissu d’inepties, d’archaïsmes et de naïvetés que colportaient les travaux du rastafari et, bien vite, les professeurs du pays rebutèrent à évoquer ces travaux dans le cadre de leurs cours. Le rastafari était encore, pour beaucoup, un ingénieur réputé pour ses travaux d’optique, voilà tout. Des années plus tard cependant, l’œuvre de Bento Espinoza retrouva grâce aux yeux de certains intellectuels, soucieux de se démarquer des écoles et des dogmes, mais il demeura tout de même, aux yeux de la plupart des rastafaris, un traître, et aux yeux de la plupart des érudits, un étrange prétentieux.

En tant qu’homme, Bento Espinoza parut être, à ceux qui s’intéressèrent à lui, un garçon au mauvais caractère, peu soucieux de sa tenue ou de ses propos. Par ailleurs, même si certaines personnalités en vue furent présentes à son enterrement, le fait que l’on jette son corps dans une fosse commune relança les racontars, car il n’y avait pas de doute qu’un cadavre qui ne méritait pas de sépulture religieuse ne pouvait avoir abrité un homme respectable. On dit que, de son vivant, il avait tenu des propos cyniques et négligés sur la vanité de la bienséance et l’on dit même qu’il ne s’empêchait jamais d’insulter ou de rudoyer les prêtres, les policiers et les juges, lorsque l’un d’eux le croisait dans la rue. Autre chose que l’on dit fut qu’il avait toute sa vie renié la religion des rastafaris, mais qu’en secret il pratiquait les rites de l’église catholique et romaine, refusant de se mêler au vulgaire dans les cérémonies. On dit encore qu’il avait quitté sa communauté et sa famille, non pas à cause de ses divergences de vues, mais parce qu’il avait commis plusieurs vols et détournements dans l’épicerie de son père et que la clémence de Father Morteira lui avait fait préférer l’exil au déshonneur. Enfin, sa réputation posthume ne fut positive que parmi ceux qui se réclamèrent de lui, à l’image de la dévotion que lui avait conféré Casper Ux, faisant de lui un saint, ce qui ne manquait pas de faire rire ses opposants. Le docteur Slowlove rendit compte de son voyage aux Provinces-Unies en niant avoir jamais rencontré le rastafari. La sœur de Bento avait réclamé à Henry Spike la restitution des biens de sa famille, mais finalement y renonça après qu’elle eut fait la différence entre le prix qu’elle pouvait en tirer et les frais de déménagement. De son côté, Louis Meyer confia à sa femme et à son fils ce qu’il avait vécu. Henry Spike et sa femme pleurèrent plusieurs jours encore, après l’enterrement de Bento. Ses amis, Peter, Simon et Jan, gardèrent leur amitié secrète. A leur mort, la dictature n’était pas encore tombée et personne ne laissa de trace.

Si l’on efface toutes ces images du souvenir de Bento Espinoza, ce qui reste est une figure lisse et paisible, des cheveux courts et crépus qui ne brillent pas dans la lumière, deux yeux puissants dans un visage allongé et une impression de secret, de méfiance et de don. Quarante-quatre années de fragments suffisent pour dessiner les contours d’une vie. Mais ce qu’il est indispensable de connaître pour comprendre Bento Espinoza, c’est, dans un temps de clameurs et de solitude, l’importance de ce que l’on ignore.

FIN

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XXII. FEBRUARY 21

17 juin 2009 · Un commentaire

Par deux fois Bento Espinoza avait tenté de téléphoner au docteur Louis Meyer, mais par deux fois il n’avait pu obtenir la ligne. Henry Spike raconta plus tard que le rastafari s’était réveillé très tôt ce jour-là, inhabituellement tôt pour un dimanche précisa-t-il, mais qu’il n’avait rien remarqué, jusqu’à ce que Bento lui demande de joindre Louis Meyer par tous les moyens et qu’il retournait se coucher. La matinée avait été bouchée par le brouillard. Les fenêtres de la maison blanche étaient restées embuées jusqu’à ce qu’un soleil jaunâtre sèche les vitres. Les roses trémières avaient paru floues et immobiles. Le docteur reçut enfin le coup de fil du logeur aux alentours de neuf heures, prit sa sacoche et fila embarquer sur le premier ferry. En tout, il mit deux heures à parvenir jusqu’à la station balnéaire et de cela Henry Spike et sa femme purent en témoigner, puisque ce fut un peu avant onze heures qu’ils quittèrent leur maison pour se rendre à la messe.

portLe docteur Louis Meyer n’eut donc pas à frapper à la porte de la maison blanche, à l’écart, dont les fenêtres donnaient sur le quai. A l’instant où, comme chaque semaine depuis quatre ans, il se présenta sur le seuil, la porte s’ouvrit. Face à lui, Henry Spike et sa femme étaient vêtus de leur manteau et le docteur remarqua que l’homme en costume gris, gilet et chapeau de feutre, avait mis une paire de lunettes de soleil aux verres fumés. Bento Espinoza était accoudé à la table de la cuisine. De loin, il sourit au médecin.

« C’est vous ? dit Henry Spike à Louis Meyer en engageant son épaule dans la porte. Bento vous attend. »

L’homme se retourna pour attendre sa femme. Quand Louis Meyer croisa celle-ci, il respira un parfum capiteux de roses, mêlé à l’âcreté de la poudre de riz. Il regarda les petites mains gantées de daim de madame Spike qui tenaient fermé son manteau de laine.

Sans quitter Bento Espinoza du regard, le docteur ferma la porte derrière lui, achevant d’imposer le silence dans la cuisine. Repoussant d’une main le verre d’eau qu’il avait posé devant lui, le rastafari planta ses yeux sur son ami et ce mouvement dévoila une face pâle et des lèvres blanches.

« J’ai craché toute la nuit, dit Bento.

— Et maintenant ? fit Meyer en s’approchant.

— Maintenant, la douleur s’est estompée. »

Le médecin n’enleva pas son manteau avant d’ouvrir sa sacoche. C’est à ce moment seulement que Bento nota que la cuisine était baignée d’une lumière glaciale et que toutes les fenêtres éclataient dans le jour. A travers les carreaux, il ne put distinguer les roses trémières ou les poupes des bateaux qui clabaudaient dans l’eau glauque du port. Sans rien dire, il se prêta de bonne grâce à l’examen que lui fit subir Louis Meyer, tantôt torse nu debout dans la cuisine, tantôt assis sur une chaise, s’efforçant de respirer régulièrement. Ni le docteur Meyer ni Bento Espinoza ignorait ce que révélerait le diagnostic et ce fut à peine si le médecin pensa à formuler ses conclusions.

Il était onze heures trente, ou un peu plus, lorsque Bento Espinoza se remit à cracher du sang devant le docteur Meyer et décida d’aller se recoucher. Le médecin le laissa monter dans la chambre du premier étage et resta un moment dans la cuisine, à écouter si le rastafari toussait encore ou bien s’il s’endormait. Dans la cuisine, accoudé à la place où il avait trouvé son ami en arrivant, il regardait la pièce au plafond bas dont les poutres peintes couraient en tous sens. Le vent de février faisait vibrer les vitres. Dans les rues, depuis son arrivée, il n’avait vu personne. Après quelques minutes, il sortit de la maison et profita du premier soleil, dont la blancheur lui sembla brutale. Pendant près d’une demi-heure, il resta assis sur le banc devant la maison et but à grandes goulées la lumière mêlée de sel et de vase qui se déversait sur le port.

A l’étage, Bento Espinoza ne parvenait pas à s’endormir et faisait un rêve éveillé où, comme l’été d’avant, dans une crique de l’autre côté de la presqu’île, il plongeait dans l’eau, alors que le soleil brûlait ses épaules. Tout son corps s’emplissait de la fraîcheur de la mer et il se laissait glisser mollement jusqu’à ce qu’il remonte en surface, soufflant des bulles qui roulaient sur ses joues et écarquillant les yeux pour voir onduler le sable et la roche dorée en profondeur, dans le cristal de l’eau. La surface du liquide brisé résonnait à ses oreilles et grondait encore dans son sillage. Il se laissait porter sans faire de mouvement et remontait lentement vers le soleil qui ondoyait comme une pieuvre. Une fois de plus, Bento Espinoza plongeait depuis le rocher. Sa silhouette traversait l’écume et s’enfonçait dans l’eau. Une fois encore, il revoyait un plongeon dont l’éclat fracassait la crique silencieuse et cette séquence revenait sans cesse à son souvenir, délassant son corps sans qu’il parvienne à s’endormir. Pendant près d’une demi-heure, il plongea et remonta en surface de la même manière, assourdi par la force de la mer et aveuglé par les fonds marins et l’étincellement de l’eau qui s’enroulaient comme de grands jaguars.

 *

Aux dires de Henry Spike, lui-même et sa femme rentrèrent de l’église aux environs de douze heures trente. Pendant des années, le commerçant tint même à préciser que, en arrivant devant la maison, lorsque le couple vit les deux hommes assis côte à côte au soleil, ils se dirent que tout était rentré dans l’ordre et que Bento n’avait probablement eu qu’une baisse de tension.

« Vous allez mieux, Bento, dit la femme.

— Oui », sourit-il en retour.

Ses yeux où se mélangeaient le vert et le brun étaient plissés et semblaient attendre un mot d’Henry Spike ou de sa femme. Le logeur ouvrit la porte et regarda les deux hommes.

« C’est vrai ? demanda-t-il à Louis Meyer.

— On dirait », répondit Meyer en riant.

La femme d’Henry Spike ôta ses gants.

« Vous restez là ? » fit-elle.

spinoza1Une brise froide raclait les pavés et poussait les traînées de sable qui encombraient les caniveaux. Henry Spike eut l’occasion de se rappeler l’air qu’arborait le médecin et Bento Espinoza à cet instant-là, car ce fut cette tranquillité silencieuse qui fit que le docteur Meyer fut invité à rester pour déjeuner. Tous prirent place dans la cuisine, autour d’un bol de thé brûlant que servit la femme.

« Quelles nouvelles du village ? demanda Bento à Henry Spike.

— Pas grand-chose de nouveau, en réalité. Beaucoup de ragots, peu de calomnies mais la plupart du temps de la malveillance. »

Louis Meyer et Bento éclatèrent de rire.

« Et le prêtre ? demanda Bento.

— Le prêtre.

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

— Son sermon ?

— Oui. »

Henry Spike tourna son regard vers sa femme et s’apprêta à parler.

« C’est un jeune homme, tu sais. Il est plein de ferveur, ses yeux brillent.

— Tant que c’est pour les biens des hommes, n’est-ce pas, fit Bento.

— Oui. Il nous a surtout exhorté à ne pas céder à la médiocrité, ce qui est assez optimiste. Les temps troublés, les tentations délatrices, enfin, tu vois la scène. Son idée est que plus les jours sont pénibles à vivre et plus nous-mêmes sommes laborieux à vivre correctement.

— C’est vrai, répliqua Bento.

— En bref, il a demandé à ce que nous ne nous laissions pas gagner ni par la résignation, ni par une exaltation excessive.

— Sage conseil », dit Bento.

La femme de Henry Spike appuya ses coudes sur la table et se pencha vers Bento.

« Mais pourquoi est-ce que ça vous intéresse tellement, après tout, Bento ? Vous êtes un incroyant, vous ne vous rendez plus aux églises. »

Bento lui rendit un sourire en rajustant son pull-over sur ses poignets.

« Je ne suis pas savante, comme vous, continua-t-elle. Vous qui êtes si instruit, vous avez sans doute raison de ne pas croire et de ne pas faire confiance aux prêtres. Mais moi, je n’arrive pas à me passer de religion, vous comprenez. J’ai tort ?

— Si votre religion vous permet de vivre dans la joie, je ne vois pas pourquoi vous auriez tort. »

Cette conversation fut rapportée des années plus tard à plusieurs reprises, tant par Henry Spike que par sa femme. On sut que l’heure qui suivit fut tout aussi conviviale et que Bento se montra intrigué par les nouvelles des habitants de la petite ville, comme d’ordinaire assura la femme, comme il en avait l’habitude, confirma Henry Spike. Louis Meyer lui-même affirma qu’il déjeuna de bon appétit, but un verre de bière et s’amusa à plusieurs reprises en entendant les histoires que racontaient les Spike, jusqu’à ce que, aux alentours de quatorze heures, le médecin lui conseille de retourner au lit pour se reposer.

Dès qu’ils se furent enfermés dans la chambre de l’étage, Bento Espinoza demanda à Louis Meyer de bien vouloir rester encore quelque temps. La pièce était ventrue et, par les deux fenêtres, le jour éclaboussait le parquet. De l’autre côté des vitres, les feuilles argentées de l’eucalyptus frétillaient comme des poissons. Plusieurs dossiers bourrés de liasses de papier reposaient par terre près du bureau et les livres étaient alignés sur une étagère qui courait sous le plafond. Le long du mur, le lit était ouvert. En s’avançant dans la pièce, le docteur Meyer sentit le plancher brut vibrer sous ses pieds. Il respira l’odeur de linge et de bois. L’écran d’un petit ordinateur tremblotait sur la tablette d’un bureau.

« Personne n’est jamais venu fouiller ici, Bento ?

— Non. Je suppose que personne n’ose. »

Il se mit à rire dans un souffle court et retenu.

« Un type est venu me voir, il y a quelques mois, dit-il. Il disait s’appeler le professeur Slowlove, membre d’une université allemande dont je ne me rappelle pas le nom. »

Louis Meyer enfonça ses mains dans ses poches et regarda Bento ouvrir l’un des dossiers volumineux posés près de son lit.

« Je crois que j’ai eu tort de lui parler de mon livre, continua Bento. Si tu entends parler de lui, méfie-toi. »

Revenu au silence, Bento extirpa d’une liasse de papier quelques feuillets qu’il déchira. Le docteur Meyer le regarda faire sans rien dire, assis sur le coin d’une chaise. Après avoir refermé le dossier et l’avoir posé sur ses genoux, Bento Espinoza plongea son regard sur une fenêtre et sembla s’y perdre un instant. Bien qu’il eût l’habitude de ces brusques accès de calme, Louis Meyer ce jour-là ne les percevait qu’avec quelques secondes de décalage.

« La dernière fois que je suis allé en ville, raconta Bento, j’ai reçu des menaces de mort et j’ai été une fois de plus dénoncé à la Préfecture. »

Louis Meyer se redressa et posa ses mains sur ses cuisses. Il était envahi peu à peu par une vague lassitude, quelque chose comme la fatigue d’avoir subi le souffle du vent pendant trop longtemps.

« Quand il n’y aura plus de danger, ajouta Bento, il faudra que vous retourniez voir Revers et que vous fassiez paraître mon livre. »

Le médecin approuva de la tête. Bento vint poser près de lui le dossier sanglé qui tenait une énorme liasse de papier. Sans ajouter quoi que ce soit, il se retourna et alla s’asseoir sur son lit. Il enleva ses chaussures et se glissa sous ses draps. Le docteur Meyer se leva et s’approcha.

« Ça va ? demanda-t-il.

— Je fatigue. »

Il était quinze heures quand Louis Meyer regarda sa montre. Assis sur le bord du lit, il discutait à voix basse avec Bento, qui était resté couché. Le rastafari tâchait de garder ouverts ses yeux cernés. Le docteur Meyer parlait avec beaucoup de calme et s’efforçait de ne pas trop bouger, pour ne pas faire tanguer le lit. Bento Espinoza s’était redressé et se passait la main sur ses cheveux rêches. Lorsque Louis Meyer lui parlait, il souriait amplement ou lui rendait ses plaisanteries. Au-dehors, la journée déclinait imperceptiblement. Les ombres commençaient à s’allonger sur la façade de la maison. La température baissait par paliers, au fur et à mesure que le soir approchait. Le soleil se fit plus fade et s’étala avec plus de langueur sur le parquet de la chambre. Quand il regarda vers la fenêtre, Bento Espinoza compta le nombre de bateaux qui n’étaient pas encore rentrés au port et frissonna en regardant l’eau mauve de la baie, parsemée de moutons d’écume.

On n’interrogea pas Louis Meyer en personne pour connaître les détails de cette journée, on ne questionna qu’Henry Spike. Le logeur de Bento Espinoza put raconter la plupart des événements, du réveil au soir, parce que ceux auxquels il n’avait pas assisté lui-même lui furent racontés par le médecin. Mais ce qu’il ne sut jamais et que Louis Meyer garda pour lui seul des années durant, malgré les calomnies dont il fut l’objet, ce fut qu’à un certain moment, entre quinze et seize heures, Bento Espinoza posa un de ses oreillers à côté de sa tête. Le rastafari s’enfonça davantage dans son lit, ramena ses draps sur sa poitrine et se tourna sur un côté. Louis Meyer regarda respirer le dos noueux de son ami, au travers de son vêtement. Ne se permettant plus de parler, du coin du lit, le médecin observa son profil. Durant une quinzaine de minutes, il ne quitta pas des yeux la tête et l’épaule de Bento Espinoza et régla sa respiration sur celle de l’homme qui s’était endormi. Sans s’engourdir ou sans penser à autre chose, Louis Meyer se laissa absorber par l’entrée progressive dans le sommeil. Le dernier rayon de soleil avait glissé hors de la chambre au moment où une bande de martinets s’était mis à criailler au-dessus de la maison. Par trois fois, la poignée d’oiseaux se jeta au-dessus des mats et des ruelles. En s’efforçant de ne pas faire bouger le matelas, Louis Meyer passa son regard par-dessus l’épaule du rastafari. Pendant des années, lui seul avait su qu’ainsi, sans un mot et sans solennité, en fin d’après-midi de ce 21 février, Bento Espinoza était mort.

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XXI. BABYLON WILL FALL

10 juin 2009 · Laisser un commentaire

Ici, tous ont commencé par décrire la structure d’une ville alliant le songe et la mathématique, larges avenues pavées de dalles grises légèrement rosées, ruelles courbes blanchies à la chaux, boulevards ponctués de pyramides à degrés voués aux grands phénomènes de l’univers, coursives fraîches sous des arcades et de longues feuilles de bananier, ziggourats oranges s’élançant vers une chape de nuages habités, constructions circulaires sur lesquelles se déroule la fresque de la connaissance ou de l’amour, ou des deux conjugués, certains mêmes sont allés jusqu’à revêtir les murs des villas d’un métal doré miroitant dans le soleil, cité d’orichalque sous un ciel vide. Comme Bento Espinoza, peut-être ont-ils rêvé d’une Constitution solennelle et lumineuse, ou d’un acte de fondation si singulier que, des siècles plus tard, voici ceux qui regardent la rêverie qui sourient comme on sourit devant une vérité puissante et inacceptable, toujours est-il que la cité pourvoie à tous les désirs et dépasse en imagination ce que les puissants de toujours n’ont jamais su combler, car ici ni la joie ni la fermeté d’âme ne sont laissés pour compte, la plupart du temps entremêlés, même obscurément, même à l’insu du rêveur, on peine à imaginer autre chose que la titanesque cymbale d’un ciel bleu vibrant comme un dôme autour de la cité et comme un silence sans crispation, comme un calme jamais ressenti par aucun homme depuis l’âge des cavernes jusqu’aux missions Appolo, la lumière provient de la hauteur d’un homme et non pas d’un outremonde.

utopiaCar ce sont des journées à la mesure des étranges personnages qui la peuplent qui rythment l’existence de ces cités utopiques, d’ailleurs ils portent des vêtements oniriques et commodes, chapeaux de feutre et couleurs vives des chemises pourquoi pas, quel que soit notre manière de regarder du lever du soleil au coucher rien n’est conforme à ce que nous pouvons imaginer et tous les repas se déroulent en musique, les hommes et les femmes travaillent dix heures par semaine et le reste du temps se grandissent et se réjouissent, jeux, sports, amour et musique, les repas sont pris en commun pour celui-ci dans la cour des coopératives, en famille pour celui-là sur de longues tables de bois, ou seul face à l’immensité courbe de l’océan pour un autre, quand toujours se dresse simultanément aux actes des citoyens la stèle fondamentale de la ville. Même Bento Espinoza y va de ces sortes de choses que la plupart retiendront, alors qu’il ne s’agit que de la part la plus subjective du travail, et en ce qui le concerne tant de monde spécule sur ce qu’il dit de la composition du Sénat ou de la part réservée aux femmes dans la cité, alors qu’il ne s’agit pas seulement de ça bande d’abrutis, mais de ce qu’il est capable de rêver et personne ne se souvient que dans la cité de Thomas More les gens travaillent trente-cinq heures, ce qui fit sans doute se tordre de rire les bons esprits qui ne manquaient pas de ramener le grand chancellier du royaume d’Angleterre à la raison n’est-ce pas, aucun d’entre eux ne pouvant se douter qu’à l’orée du vingt-et-unième siècle ce sera chose banale jusque dans ce qui fut le territoire d’Henri VIII, ce qui n’empêche pas que la plupart des utopistes ont fini sur la guillotine, la potence, le bûcher ou le poteau, et après dira-t-on sans se rendre compte de ce que cela signifie, tout ne nous est pas dû. Les journées sont neuves et l’existence révélée.

700px-Piero_della_Francesca_-_Ideal_CityIl y eut d’abord les moines primitifs bâtissant la cité du soleil du fond de leur cellule, en vérité ils vinrent juste après les palestres antiques où s’ordonnait la musique des sphères,  puis surgirent les soulèvement des paysans de Calabre, les révolutions jubilatoires de citoyens ténébreux de territoires ténébreux, au cœur de leur existence étrange ont claqué des noms étranges, aujourd’hui encore on peut fort bien se déchirer à savoir s’il s’agit de doux rêveurs ou de dangereux terroristes, les uns donnant vie aux autres, les autres donnant corps aux uns, ou tous se superposant violemment et personne encore ne s’est revendiqué de leur songe qui ne soit un lunatique, quoi qu’il en soit il faut dire qu’ici, aucun n’est passé outre la structure d’une ville, sept avenues autour de sept collines, presqu’île dédoublée dans l’eau d’une baie turquoise, figure symbolique d’urbanistes du fin fond des forêts dessinant sciemment ou malgré eux des idéogrammes avec le dessin d’un campement nomade, peintre d’icônes ou de triptyques pontificaux, ducaux ou chevaleresques peignant soudain, sans répondre à une commande ou à une injonction, le carrefour majestueux d’une cité idéale, comme Bento Espinoza qui commence par décrire la face totale de l’univers, tous ont commencé par l’architecture et le plan, avec une foule de détails que personne sur la planète n’avait effleuré jusqu’ici, sans obliger le temps à quoi que ce soit, sans même savoir si les maçons, les charpentiers, les artisans de la construction et de l’habitat ont, ont eu, ou pourront jamais avoir le pouvoir de donner corps à ce qu’ils disent, donnant au monde un visage qu’il n’a jamais eu et supposant par là qu’eux-mêmes aussi ont, à un instant, saisi la face totale de l’univers.

zigouratAprès quoi l’un après l’autre ils se sont intéressés à ce que Bento Espinoza nommera dans le titre de ce livre dont tant de monde fait grand cas, pas un n’a manqué d’explorer les infimes détails qui font l’ordinaire de la vie des humains et que sur leur lancée ils ont rêvés d’une manière tout autre, pas seulement parce que quelque chose brûlait en eux qui les obligeait à créer du nouveau mais parce que le présent dans lequel ils évoluaient, aimaient, haïssaient, buvaient, mangaient et dormaient, ce n’était que famine, misère et tyrannie, mais aucun n’eut la pertinence ni le sérieux du rastafari aux dires de la plupart des commentateurs ou des érudits, aucun n’eut sa puissance diront ceux qui l’ont connu ou qui, lisant son livre, croiront pouvoir dire qu’ils le connaissent en fin de compte et se disent encore, des années après, mais quel est ce livre, faisant taire par une méthode rigoureuse les pisse-froid qui ne savent que dire qu’ils ne peuvent rien dire et les mollassons pour qui tout est dans tout et Dieu est partout. Lisons cette odyssée incommensurable au travers de l’existence humaine dont chaque île ou plutôt chaque étape est fondée selon l’ordre géométrique, ainsi, pas après pas, l’esprit se déploie avec l’univers qui se dévoile, Ithaque est rêvée mais se révèle de plus en plus proche derrière le dos mouvant de la mer, et le désir brûlant d’Ulysse nous le ressentons tous, d’île en île avec lui nous avançons, proposition, démonstration, scolie et commentaire, Babylone tombera c’est certain. Tous l’ont pressenti, mais aucun n’a accompli l’intégralité d’un tel voyage et seul Bento Espinoza en a vu toutes les criques, toutes les villas et toutes les merveilles, toutefois nous pouvons à notre tour nous pencher sur ce titre qui semble clore et ouvrir à la fois ce que l’on peut appeler valablement les Temps modernes : « L’Ethique ».

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XX. PROMISE OF ZION

3 juin 2009 · Laisser un commentaire

Le jour où le docteur Indrajit Bharati fut nommé gouverneur de la province du Kerala, il obtint un rendez-vous avec le Premier ministre et se rendit à New Delhi. La fin d’après-midi irradiait sur la capitale une lumière couleur de mandarine. Pour la première fois depuis des mois, le nouveau gouverneur sentit un peu de fraîcheur dans l’ombre de l’automobile qui était venue le chercher à sa descente d’avion. C’était la première fois qu’il empruntait une limousine du gouvernement et, de l’aéroport au palais, il regarda s’agiter à travers la fenêtre la confusion des rues et les mains qui se plaquaient contre la carlingue. Devant la porte du Palais, son chauffeur fit le tour de l’automobile et lui ouvrit la porte, tandis qu’un jeune membre du cabinet du Pandit Ramji joignit ses mains et ouvrit un beau sourire pour lui souhaiter la bienvenue.

new_dehli_streetLe docteur Bharati, soixante ans, portait fièrement ses cheveux blancs et noirs, au-dessus d’une belle figure teintée d’or. Une paire de lunettes d’écailles aveuglait quelque peu son regard. Il suivit en silence le jeune homme vêtu de blanc le long des couloirs de marbre et s’émerveilla devant les fontaines et les fleurs des patios. Les deux hommes parvinrent enfin dans une antichambre où, au-dessus de banquettes de bois verni, trônait un portrait du Mahatma Gandhi. Le jeune conseilleur du Pandit Ramji demanda au docteur Bharati de bien vouloir patienter quelques minutes, le temps pour lui d’aller prévenir le Premier ministre de son arrivée.

Lorsqu’ils furent installés de part et d’autre du bureau du Pandit Ramji, les deux hommes se parlèrent avec l’extrême courtoisie coutumière du Premier ministre et la franchise qui faisait la réputation du nouveau gouverneur.

« Si j’ai demandé à vous rencontrer, monsieur le Premier ministre, dit le docteur Bharati, c’est que j’estimais que vous deviez être informé d’un certain nombre de choses avant que je prenne mes fonctions.

— J’ai simplement été surpris que vous preniez l’initiative, docteur Bharati. Ce rendez-vous aurait eu lieu, comme c’est la tradition. Mais il aurait eu lieu dans une semaine ou deux, voilà tout.

— Je voulais vous parler avant ce délai.

— Avant tout, reprit le Premier ministre, je tenais à vous féliciter pour votre nomination. Je connais vos compétences et, puisque nous sommes issus du même parti, je connais vos mérites, qui m’ont été rapportés par de nombreux parlementaires. Mais je sais que vous saurez dépasser ce qu’il y a de prévisible et que vous ne manquerez pas de nous surprendre.

— Cela, admit le docteur Bharati, j’ai bien peur de ne pouvoir m’en empêcher. »

Le Premier ministre avait une figure allongée et solennelle que soulignait son vêtement beige, boutonné jusqu’au cou. Malgré l’éloignement de la salle, à l’intérieur du Palais, les exclamations et le brouhaha des rues de New Delhi y parvenaient, à travers les fenêtres ouvertes. Les palmiers des jardins se balançaient doucement et, plus loin, les klaxons des voitures criaillaient, mêlés aux chants des oiseaux.

Même s’il avait été prévenu de l’imprévisibilité du docteur Indrajit Bharati, le Premier ministre prit l’annonce que lui fit le nouveau gouverneur du Kerala avec perplexité.

« Je veux essayer des choses nouvelles.

— Des choses nouvelles ? rétorqua Ramji.

— Oui, monsieur. Des choses nouvelles. »

Après avoir observé un moment de silence, le Premier ministre tendit le bras vers une boîte posée sur son bureau et en tira une longue cigarette blanche à bague dorée.

« Vous permettez ? demanda-t-il.

— Bien sûr », répliqua Bharati sans reprendre son souffle.

Le Premier ministre lui présenta la boîte où s’alignait la rangée de cigarettes, mais le docteur Bharati fit signe qu’il n’en désirait pas.

« Docteur Bharati, dit le Pandit Ramji, vous n’ignorez pas que j’ai l’habitude d’entendre ce genre de choses.

— Pour être tout à fait franc, monsieur le Premier ministre, je voudrais vous informer d’un fait que vous n’aurez pas à taire. Disons que j’estime que vous devez le connaître.

— Est-ce si grave, docteur ? »

Red Fort - New DelhiLe docteur Andrajit Bharati rida tout son visage en ouvrant un large sourire, derrière ses épaisses lunettes. Ses cheveux gominés ondulaient au-dessus de son front et le Premier ministre, pour la première fois, décela ce que le nouveau gouverneur du Kerala avait de bienheureux.

« Non, monsieur, dit le gouverneur. Bien sûr que non. Seulement, je voulais vous en parler.

— Alors dites-moi ce que vous voulez me dire.

— Je voudrais mettre en œuvre les idées de Bento Espinoza. »

Le Premier ministre ne voulut pas montrer une quelconque réaction. Il se contenta de hausser les sourcils.

« Vous connaissez son travail, fit naïvement Bharati.

— Oui. Je connais surtout sa réputation.

— Il a été longtemps l’un des conseillers de Giovanni Vitti.

— Je sais, docteur.

— Et il a donné à l’esprit humain des choses admirables. »

Aux yeux du Premier ministre, le docteur Bharati ne semblait pas se départir d’une joie qu’il avait du mal à contrecarrer.

« Je sais que vous comprendrez que si j’estime que ces idées sont intéressantes, continua le docteur, je ne peux pas les ignorer. »

Délibérement, le Premier ministre ne répondit pas.

«  Vous ne dites rien ? dit Bharati.

— Docteur Bharati, vous savez que vous ne pourrez pas vous en vanter.

— Je sais bien, monsieur. Mais si ces idées sont conformes à la vérité, il n’y a pas moyen d’y être indifférent. »

Le Pandit Ramji fumait sa longue cigarette et semblait vouloir se cacher derrière les volutes qu’il exhalait.

« Docteur Bharati, pourquoi ne pas en avoir parlé avant ?

— Avant ?

— Très franchement, je ne sais pas si vous auriez été nommé si vous aviez tenu ce langage devant le parti. »

Le docteur Bharati perçut dans l’agacement du Premier ministre quelque chose qu’il ne connaissait pas encore.

« Monsieur le Premier ministre, dit-il, vous savez que je ne suis pas un insensé.

— En effet.

— Je sais, moi, que vous avez un esprit vif, curieux et insatiable. C’est pourquoi vous êtes le premier d’entre nous.

— Docteur Bharati, il ne s’agit pas de moi.

— Dites-moi que vous préférez que je vous dise ça aujourd’hui, plutôt que les banalités d’usage. »

Face au chef du gouvernement, le docteur Andrajit Bharati respirait calmement, un peu penché en avant, les mains sur ses cuisses. Son costume gris clair, sa chemise blanche et sa cravate contenaient un corps robuste et lourd dont le Premier ministre perçut la vulnérabilité. Il revit un instant le corps percé de balles du Mahatma Gandhi. Il y eut de longues secondes où le Premier ministre observa son interlocuteur et se laissa bercer par le tumulte de la rue et les cris désorganisés des oiseaux qui peuplaient les jardins.

Le Pandit Ramji ne retranscrivit pas cette conversation dans ses Mémoires et le docteur Andrajit Bharati n’eut pas l’occasion d’écrire les siennes, si bien que l’épisode ne fut rapporté que par l’un des conseillers du Premier ministre qui en avait eu ouï-dire. Pourtant, aussi bien le gouverneur que le Premier ministre songèrent plusieurs jours durant à ce moment. L’entourage du Pandit Ramji le trouva perplexe, irritable et méticuleux à l’excès pendant la semaine qui suivit. Celui-ci demanda des copies corrigés deux fois des textes sur lesquels travaillait le gouvernement, il ne supporta pas de regarder les informations télévisées plus de dix minutes et exigea plusieurs fois de descendre sans escorte sur les rives du fleuve. Après son entrevue, le docteur Andrajit Bharati se fit reconduire à l’aéroport. Sans avoir pu obtenir un mot de lui, les journalistes qui se tinrent quelques instants derrière les vitres de la zone de transit regardèrent avec étonnement le petit homme à lunettes, debout dans la zone d’embarquement, observant le ballet des avions sur le tarmac.

 *

Quelques semaines plus tard, le professeur John De Prado débarqua d’un avion de ligne sur l’aéroport de Ciudad del Rey, capitale de l’île d’où les rastafaris avaient été chassés plus d’un demi-siècle auparavant. Attablés sur la terrasse qui donnait sur les pistes, les deux journalistes qui l’attendaient regardèrent l’appareil se garer le long de l’aérogare. Le soleil étincelant des Caraïbes fit briller la carlingue. La chaleur qui remontait du tarmac exhalait des odeurs de caoutchouc et de goudron fondu. Après que la porte de l’avion eut été ouverte, John De Prado déplia sa haute silhouette sur la passerelle. Vêtu d’une chemise bleue dont les manches étaient soigneusement boutonnées sur ses poignets, il avança sa peau noire et son épaisse chevelure dans la lumière. D’un geste rapide, il mit ses lunettes de soleil, ajusta la poignée de sa valise dans sa main et descendit l’escalier. Les deux journalistes s’étaient levés et présentés aux postes de douane, la seule zone d’arrivée du petit aéroport.

31870324.DSC_2055cs1smIls étaient convenus de longue date d’un rendez-vous avec John De Prado et aujourd’hui qu’il posait le pied pour la première fois de sa vie sur l’île de ses parents et de ses grands-parents, le rastafari acceptait qu’un portrait de lui soit effectué par les deux reporters. Ces derniers étaient jeunes et ne connaissaient John De Prado qu’au travers des livres austères qu’il avait publié et des débats télévisés auxquels il participait depuis plus de dix ans. L’écrivain traversa les doubles portes de la douane, remit son passeport dans la poche de sa chemise et, sans modifier l’expression sévère de son visage, salua les deux hommes. Aussitôt après que la première question lui eût été posée, il se mit à parler sans entrave.

« Ma famille a été chassée de cette île comme tous les rastafaris, raconta-t-il. Mon père, ma mère et mes trois frères se sont retrouvés sur l’un des porte-avions mis à la disposition des réfugiés. Ils n’ont rien pu choisir, ni leur destination, ni la ville où on les débarquerait. Mais ils ne se sont jamais plaint de leur sort et ils ont toujours fait en sorte que leurs quatre enfants se comportent loyalement envers les Provinces-Unies.

— Il vous reste des souvenirs ? demanda un journaliste. Des photos ou quelque chose comme ça ?

— Rien, répliqua De Prado. Ou plutôt si. Une photo du mariage de mes parents et un portrait du Négus. Tout ce que j’ai pu connaître de la communauté rastafari jusqu’à mes études, je l’ai appris sur le territoire des Provinces-Unies et dans l’école de Father Morteira.

— Vous avez fait des études religieuses.

— Si on peut dire. L’école de Father Morteira n’était pas à proprement parler une école religieuse, seulement la communauté est soudée par sa foi en Jah et son espoir du retour, vous comprenez. Cela dit, j’ai très vite compris que les prêtres de Jah représentaient pour la communauté une sorte d’assurance contre l’oubli. »

L’homme avait relevé ses lunettes de soleil sur son front luisant. Il cherchait des yeux un taxi. L’un des journalistes alluma une cigarette.

« Nous vous conduisons au centre-ville, dit-il à De Prado. Nous avons une voiture, on pourra continuer à parler.

— Bon.

— Suivez-moi. On est au parking. »

Les trois hommes longèrent les arcades alignées sur le fronton de l’aéroport. La lumière incisive décrivait des courbes régulières sur le béton. Lorsqu’ils passaient dans l’ombre, John De Prado et les deux journalistes sentaient la fraîcheur des ventilateurs qui soufflaient à travers les grilles du trottoir.

« Tous les rastafaris qui voulaient faire des études ne pouvaient pas aller dans les écoles publiques, vous comprenez, continua De Prado. Ni les Blancs ni les rastafaris eux-mêmes n’avaient été préparés à une telle mixité. Nous préférions rester entre nous parce que nous ne pouvions pas nous débarrasser de la terreur. Et les Blancs préféraient nous voir comme ça, pour éviter de voir leurs habitudes bouleversées et leur identité modifiée.

— Enfin, vous êtes devenu l’un des prêtres de Jah, sous l’autorité de Father Morteira.

— Oui. C’est une expérience qui a duré cinq ans. Une expérience, voilà tout. »

cubastreetIls grimpèrent à bord de la voiture des journalistes et s’engagèrent sur la bretelle d’autoroute. Ils croisèrent des hommes juchés sur des mules et des véhicules de police roulant au ralenti. Les autobus cabossés tanguaient au milieu des trois voies et de leur toit pendaient des grappes de jambes poussiéreuses. De l’autre côté de l’autoroute, les montagnes galeuses surplombaient une baie turquoise. Eparpillées sur leurs flancs, des zones pelées révélaient des baraques de tôle, autour desquelles avaient poussé des palmiers. En contrebas, entre les piliers de l’autoroute, les immenses cuves d’une usine se dressaient le long de plages splendides.

Moins d’une heure plus tard, John De Prado était assis devant un café, sous les arcades d’une rue du centre-ville. La conversation avec les deux journalistes était interminable. Les deux hommes relançaient son récit à chacune de ses hésitations. Appuyé sur son dossier, le corps en arrière, le professeur roulait un petit cigare dans ses doigts. Sur la table, trois verres de vin de palme se vidaient lentement, au fur et à mesure de l’interview. Dans la ruelle qui longeait les arcades, quelques gamins passaient et repassaient devant les trois hommes.

« Je ne sais pas ce que ce pays peut devenir, dit De Prado. Que le gouvernement ouvre les frontières aux rastafaris, c’est une chose. Mais que la société change, c’en est une autre.

— Mais vous avez des projets.

— J’ai des projets.

— Allez-vous appliquer des idées nouvelles ?

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Vous avez écrit plusieurs essais sur les communautés agricoles ou les coopératives industrielles. Les banques à micro-crédit que vous avez décrites, les théories sur la redistribution du travail, ce sont des idées à exploiter.

— Je ne sais pas. Vous savez, j’ai écrit tous ces livres aux Provinces-Unies. Ils sont liés à ce pays, qui est le mien en fin de compte. Les gens d’ici ne les connaissent pas, pas plus qu’ils ne me connaissent, moi. C’est une terre inconnue, cette île, c’est un champ en friche. »

John De Prado montra quelques signes de fatigue. Des cernes noirs creusaient ses orbites et une longue ride barrait son front. Sa voix était plus profonde depuis quelques minutes. Les deux journalistes remarquèrent que son regard commençait de temps en temps à se perdre dans la ruelle et à regarder les rares automobiles longer le front de mer dévasté par l’océan, au bout de la rue, avec sa digue faite d’un jeu de cubes de béton jetés au hasard.

« Vous savez, je ne sais pas encore si je peux vous dire la vérité », dit le professeur De Prado.

Les journalistes levèrent les yeux vers lui. La longue main du professeur attrapa son verre et le porta jusqu’à ses lèvres. Ses deux interlocuteurs n’osèrent pas parler ou lancer une question, impressionnés par l’austérité du regard de l’homme. L’un d’eux ferma son carnet de notes et posa son stylo sur la table. L’autre regarda son collègue et se laissa prendre par un léger vertige.

« Je ne suis pas une solution, pour personne et pour rien. J’ai lu plus de livres que les autres, voilà tout. Et je ne me résigne pas au malheur, parce que je ne veux pas l’entériner, vous comprenez. »

Un homme loqueteux, portant un chapeau de feutre, descendit la ruelle. Une bouffée de vent vint balayer les arcades et glacer la sueur qui perlait sur leur visage.

« Je peux douter de l’intérêt de mes travaux quand je regarde cette île. Je n’ai pas le goût de la prophétie. La misère, la résignation et l’arrogance, voilà ce qui règne ici et il faut un appui d’une grande ferveur pour ne pas s’y laisser engluer. Je ne sais pas encore qui va débarquer sur cette île, après moi. Je ne sais pas quels hommes d’affaires vont venir lorgner sur les ressources de ce sol. Et je ne sais pas non plus quel projet le nouveau gouvernement va proposer. »

John De Prado regardait les lignes électriques entremêlées qui frissonnaient au-dessus de leur tête, à la hauteur du premier étage.

« Finalement, je crois que dans le monde d’aujourd’hui, le seul qui sache ce qu’il fait, c’est Bento Espinoza. »

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XIX. ULTIMATE BARBARIANS

27 mai 2009 · 2 commentaires

Quelques années plus tard, à ceux qui voulurent s’informer sur ce que Bento Espinoza avait fait ce jour-là, son logeur Henry Spike avait raconté invariablement la même histoire. Bien que, comme la plupart de ceux qui se tenaient informés, il se doutait que quelque chose d’abominable pouvait arriver, le rastafari avait appris la nouvelle du lynchage de Giovanni Vitti en début d’après-midi, par un communiqué spécial d’une chaîne d’information. Immobile devant la télévision, pendant plus d’une heure, il fixa l’écran avec des yeux secs et impavides. Son visage immobile trahissait la colère qu’il gardait précieusement en lui. Plusieurs fois, Henry Spike voulut parler avec lui, mais Bento demeura cloîtré dans le silence. Depuis toutes ces années où il lui louait une chambre, jamais il ne l’avait vu si raide et si cruel. Un peu après seize heures, à l’étage au-dessus de son salon, il entendit que le rastafari avait éteint son poste de télévision. Il fit l’effort d’attendre quelques minutes, tout en tâchant de rassurer sa femme sur la situation du pays.

« Je suis un honnête commerçant, lui déclara-t-il. Il n’y aucune raison pour qu’ils m’inquiètent.

— Toi, d’accord, répliqua-t-elle. Mais lui. »

witt-murderlAprès un peu plus d’une demi-heure, comme le silence commençait à l’inquiéter, Henry Spike monta discrètement l’escalier. Il s’arrêta une dizaine de secondes devant la porte de la chambre. Aucun bruit de filtrait. Il frappa à la porte en regardant sa femme, restée quelques marches plus bas. Dans la maison, une lumière poignante inondait les vitres et se répandait mollement sur le parquet, sans marquer aucune ombre.

A tout le monde, y compris aux hommes qu’il savait hostile à Bento, Henry Spike déclara plus tard qu’en entrant il vit le rastafari à sa table de travail, appliqué à rédiger une affiche qu’il avait étendu de tout son long.

« Bento ? fit-il.

— Laissez-moi », lui lança l’autre sans lever les yeux.

Henry Spike s’approcha de l’homme et sentit que sa bouche était sèche.

« Qu’est-ce que vous faites ? dit-il.

— Ce que j’ai toujours fait.

— Qu’est-ce que c’est, Bento ? »

Le rastafari ne répondit pas, mais s’arrêta d’écrire.

« Bento, qu’est-ce que vous êtes en train de faire ? »

bretagne01030uv7Brutalement, Bento se leva de son siège, plongea son regard dans celui du commerçant et respira paisiblement. Avec rage, il ouvrit la fenêtre de la chambre qui donnait sur le port. Au-dehors, le ciel blanc tenait la baie immobile et la silhouette de la ville sous une chape implacable. Quelques bateaux vacillaient, amarrés au quai. Au bout de la digue, le drapeau déchiqueté par le vent claquait violemment. Bento Espinoza avait pointé son doigt sur le fantôme parme de la capitale, de l’autre côté de l’eau.

« Vous voyez cette forme, là-bas ? articula Bento. C’est une terre de malheur, de folie et de mort. »

Dans l’embrasure de la fenêtre, les deux hommes regardèrent ensemble la grande baie affadie par la journée blanche, au ciel bouché. Plusieurs rafales de vent vinrent agiter les papiers posés sur le bureau. Henry Spike ne sut que répondre. Il reprit sa respiration pour tenter de calmer Bento.

« Ne dites rien, reprit Bento. Ne dites rien, s’il-vous-plaît.

— Bento, qu’est-ce que vous faites ?

— Vous êtes mon logeur, Henry, dit Bento avec colère.

— Et vous croyez que c’est tout ?

— Je ne vous ai rien demandé, Henry.

— Je ne peux pas vous laisser faire ça.

— Vous n’avez rien à faire, Henry, dit Bento. Rien à faire. »

Le logeur posa son regard sur l’affiche que l’homme était en train de composer lorsqu’il était entré dans la pièce.

« Qu’est-ce que vous voulez faire de ça, Bento ? »

Le rastafari s’approcha tant de son logeur que celui-ci sentit une respiration saccadée et sifflante dans sa poitrine.

« Je vais la dupliquer en dizaines d’exemplaires, la coller sur tous les murs de la ville, prendre l’autobus pour la capitale et forcer tout le monde à la voir.

— Vous êtes fou ! » s’écria Spike.

La femme du commerçant entra dans la chambre et regarda les deux hommes. Elle poussa tout de suite une phrase qui déchira le cœur de son mari.

« Bento, vous allez vous faire tuer », gémit-elle.

De lourdes larmes roulaient sur ses joues.

pmxestudantes« J’ai quarante ans, lui dit Bento. Quarante ans. Je peux me faire confiance, vous ne croyez pas ?

— Bento, je vous en prie, renchérit-elle. Vous allez vous faire tuer.

— Pourquoi vous voulez vous jeter dans le piège ? dit Spike. Il y a le couvre-feu sur toute la capitale. Les patrouilles sont hystériques et même les journalistes restent chez eux.

— Qu’est-ce que vous racontez ? Quel piège ?

— Les militaires ne vous laisseront pas faire deux pas.

— Il faut faire quelque chose.

— Alors n’allez pas vous faire tuer ! dit la femme.

— La radio a dit que même ceux qui veulent discuter avec les soldats sont conduits au stade, dit Henry Spike. On dit qu’il y a déjà des centaines de personnes là-bas. Ils voient des espions partout et beaucoup de gens en ville détestaient Vitti. »

Bento Espinoza compta les gouttes qui tombaient du menton de la femme. Il jeta un regard fugace à travers l’ouverture de la fenêtre, sur le port et l’océan qui se mouvait sans bruit.

« C’est épouvantable », dit-il.

Henry Spike alla se coller contre la porte en bois de la chambre, qu’il claqua et qu’il maintint fermée.

« Arrêtez, Bento. Arrêtez ça.

— Laissez-moi faire.

— Ne soyez pas stupide », dit la femme.

Comme le soleil s’écrasait maintenant dans la mer, un halo orangé s’écoulait en travers de la pièce, sur le parquet raboté.

« C’est épouvantable », dit Bento.

Sur la table, il y avait une large feuille au milieu de laquelle Bento avait soigneusement écrit trois mots en majuscules. Ces trois mots, il ne les prononça jamais plus pendant le temps qu’il resta chez Henry Spike et qu’il partagea avec le commerçant et sa femme le toit, les repas et les dimanches : « LES DERNIERS BARBARES ».

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XVIII. SAISON 4, GÉNÉRIQUE

22 mai 2009 · Un commentaire

Ce fut le silence des oiseaux et des chiens qui signala que quelque chose d’anormal était en train de se dérouler. Un peu après six heures du matin, la longue rue sans arbres, bordée de maisons multicolores, s’était immobilisée. Quiconque connaissait un peu cette région du sud du pays aurait pu dire qu’un matin comme celui-là avait quelque chose de singulier. Ce n’était ni la chaleur ni le fait que l’on soit dimanche qui avait pu figer ainsi la petite ville côtière. Pourtant, dans la rue transversale, sur le flanc de la colline, quelque chose bougeait, sans réelle consistance. On aurait pu croire que cette ombre mouvante était celle d’un chien errant, visitant les poubelles posées devant les portes. Mais soudain, dans la perspective de la rue, une colonne de soldats lourdement armés surgit des porches sans un bruit, puis s’engouffra dans le même mouvement un porche plus loin.

allende04Un matin de septembre, les troupes américaines débarquèrent sur la côte sud des Provinces-unies, sûres de leur bon droit, afin de reprendre possession d’une bande de terre dont Washington estimait qu’elle lui appartenait et que le gouvernement Vitti lui refusait.

En reconstituant le film des événements, on apprit qu’à peine le soleil levé, plusieurs bataillons de Marines prirent possession, sans un coup de feu, sans violence et sans bruit, de la première agglomération après la frontière sud. La résistance opposée par la police fut purement formelle, le commissaire n’opposant qu’une protestation verbale à l’officier en charge de prendre le bloc où se trouvaient la Mairie et la Préfecture. Petit à petit, dans chaque rue, sur chaque boulevard et sur chaque place furent postés des groupes de soldats faisant le guet autour d’une mitrailleuse. Vers dix heures, plusieurs command-cars firent leur apparition sur les bretelles d’accès de la banlieue, arrivant par vagues de trois par l’autoroute qui venait de la frontière. Une heure plus tard à peine, l’une d’elles sillonna la ville, surmontée d’un immense haut-parleur, diffusant un message enregistré, diffusé en boucle, intimant l’ordre aux citoyens de rester chez eux et aux officiers administratifs, civils et militaires, de se mettre aux ordres du poste de commandement des Marines. Avant midi, la ville fut aux ordres des troupes américaines, sans que personne n’ait entendu de détonation. Il fallut attendre quelques semaines avant que les enquêtes de quelques journalistes ne démontrent que, ce matin-là, trois hommes furent abattus et une cinquantaine d’autres arrêtés et incarcérés.

Lorsque l’information parvint à la capitale, grâce au correspondant d’une radio locale qui appela le palais du gouvernement après sa rédaction nationale, on comprit vite que le débarquement des Marines avait d’ores et déjà réussi. A peine avait-il été mis au courant par la permanence que le directeur de cabinet composa, depuis le téléphone de sa voiture, le numéro de téléphone de la villa de Giovanni Vitti et lui expliqua ce qu’il savait du coup de force.

« Rejoignez-moi ici », lui répondit le Premier ministre.

Lorsque le directeur de cabinet débarqua dans la bibliothèque du Premier ministre, celui-ci tenait à la main un verre de whisky, se tourna vers lui et parla d’une voix calme.

« L’armée ne m’obéit plus. L’ambassade américaine a été évacuée sans qu’on me prévienne. L’ONU ne protestera pas. »

A compter de ce moment, tout ce que l’on apprit sur les événement de la journée fut rapportée soit par des témoins en état de choc, soit par des officiers nécessairement partisans.

 * 

A l’instant où le Premier ministre sortit de chez lui pour se rendre au palais du gouvernement, lui, son directeur de cabinet et ses deux gardes du corps virent apparaître un char, à l’angle de la rue, monstre gris se mouvant entre les branches des eucalyptus. Le blindé s’approcha dans un grand bruit d’engrenages. Il se posta devant la porte de la villa et pointa son canon sur la porte d’entrée. Sans rien dire, Giovanni Vitti et ses hommes rentrèrent dans la maison. Aucun des coups de téléphone que le Premier ministre ou son directeur de cabinet passa, soit au chef d’état-major de l’armée de terre, soit au secrétaire général de l’Académie militaire, ne permit encore aux quatre hommes de quitter le quartier. Finalement, ce ne fut qu’un peu après treize heures que le tank se retira de quelques mètres, laissant la place à l’automobile noire de Giovanni Vitti. On perdit la trace du convoi qui devait se rendre au palais entre le moment où les quatre hommes s’engouffrèrent dans la voiture et le moment où, presque une heure plus tard, elle fut stoppée à quelques carrefours du Parlement par un barrage de soldats, derrière lequel s’était formé un attroupement.

35325_1Bien que son garde du corps voulût aller s’occuper de faire ouvrir le barrage, Giovanni Vitti fut le premier à surgir de l’habitacle et à s’approcher de l’officier qui commandait le groupe. Dès qu’il apparut, l’un après l’autre, les hommes et les femmes qui se tenaient autour du groupe de soldats lâchèrent des poignées d’insultes. La silhouette d’échassier du Premier ministre s’avança au beau milieu du boulevard désert, figure taciturne dont les semelles claquaient sur le macadam.

« Je ne sais pas ce que sont en train de décider vos supérieurs, dit-il au soldat, mais je suis encore le Premier ministre de ce pays.

— La situation n’est pas la même qu’hier », répliqua l’officier. 

L’un des gardes du corps et le directeur de cabinet avaient suivi le Premier ministre et s’étaient arrêtés derrière lui. Quelques soldats s’étaient interposés entre la foule et le petit groupe, sans empêcher quelques injures de claquer comme des coups de poing.

« Laissez-nous passer, dit Giovanni Vitti.

— Non, monsieur. C’est contraire à mes ordres.

— Les ordres, je vous les donne. Laissez-nous passer ! répliqua l’homme.

— Non, monsieur.

— Fermez-la, Vitti, cria une femme dans la foule. Vous nous avez vendus aux Américains ! »

Le directeur de cabinet s’interposa en s’efforçant de parler sur un ton plus conciliant.

« C’est absurde, dit-il. Quel que soit l’ordre que vous avez reçu, nous nous rendons au palais du gouvernement. Nous ne sommes pas armés et nous avons l’intention de nous rendre au palais, c’est tout.

— Ne le laissez pas y aller, cria quelqu’un.

— J’ai ordre de ne pas laisser circuler les véhicules.

— Vous n’avez pas d’ordre que je ne puisse pas contredire, interrompit Vitti.

— Non, monsieur. Ce n’est plus le cas.

— C’est une situation aberrante, dit l’adjoint de Vitti.

— Je n’ai pas à discuter avec vous », répliqua le soldat.

Ses yeux ne cherchaient pas à se fixer sur un visage, mais restèrent indécis et tranquilles.

« Vous êtes un officier de l’armée de terre, dit Vitti. Vous devez savoir que ce que vous faites est grave.

— La situation est grave », répliqua le soldat.

Giovanni Vitti s’était retourné et sembla chercher son chemin.

« Vous pourrez avoir à répondre de vos actes, dit le directeur de cabinet.

— Vous aussi », répliqua aussitôt une femme.

Autour d’eux, la foule n’avait pas cessé de s’agiter. Quelques mains aggripèrent le manteau de Giovanni Vitti, qui les arracha d’un geste brutal. Le garde du corps posa sa main sur l’épaule du Premier ministre et sembla vouloir le ramener à la voiture.

« Laissez-moi tranquille ! Je suis dans mon droit et je passerai ce barrage ! »

La bousculade se rapprochait du petit groupe que formait au milieu de la cohue le Premier ministre, son directeur de cabinet et le garde du corps et Giovanni Vitti comprit à cet instant qu’il ne pouvait plus rien faire.

L’homme qui était encore dans l’automobile noire du Premier ministre déclara à la commission d’enquête qu’à compter de cet instant-là, tout se déroula très vite. Alors qu’il tentait de se dégager, Giovanni Vitti sentit un choc dans son dos et se retourna. Le directeur de cabinet venait de se faire frapper au coin de la tempe. Aussitôt, le garde du corps avait attrapé le bras de l’agresseur, mais une main s’était écrasée sur son visage.

« Arrêtez cette absurdité ! » cria le Premier ministre à l’officier.

Le soldat le regarda dans les yeux. A quelques pas, le deuxième garde du corps surgit de l’automobile et écarta son collègue et les deux hommes. A peine s’était-il infiltré dans la foule qu’il fut attrapé par une femme, traîné par le col et frappé dans le cou.

« Arrêtez-les ! » cria Vitti, en s’efforçant de protéger son visage.

pinochetLes coups de poings heurtèrent plusieurs fois les joues et la mâchoire du Premier ministre et même lorsqu’il tenta de se protéger de ses bras, ils frappèrent ses mains et ses épaules, tandis que derrière lui, son directeur de cabinet était déjà sonné, sa veste de velours arrachée volant de main en main, les verres de ses lunettes brisés. Et Giovanni Vitti maintenant se débattait, repoussant les hommes et les femmes qui l’agrippaient par les vêtements ou les cheveux, entendant sa propre voix résonner dans son crâne, suppliant la cohue de s’arrêter de frapper, mais ne lâchant pas un mot, saisi par ce qui était en train de se dérouler et anesthésié par les douleurs qui dorénavant n’étaient plus localisées, faisaient pulser son corps tout entier. On le tira par les cheveux sur quelques mètres en lui donnant des coups de pied, il n’entendit plus rien d’un seul coup et pensa à la figure longiligne et parfumée de sa femme qui devait se trouver dans la maison à cette seconde précise, fantôme heureux et introuvable qu’il s’obstina à garder à l’esprit, pendant que, l’espace d’un instant, il vit la face ensanglantée de son directeur de cabinet, deux dents cassées sur ce visage de garçon sage qu’il n’avait pas quitté pendant ces années. Et soudain, avant que ses propres yeux ne s’emplissent de sang, il vit ceux de cet homme qu’il ne reconnaissait presque plus, bien que cinq minutes auparavant il était assis à côté de lui dans l’habitacle de son automobile, une paire d’yeux ouverts et creux qui semblait figée comme sur une photographie et il se dit à lui-même quelques mots, calmement, sans savoir s’il les articulait ou s’il ne faisait que les penser.

Dans l’heure qui suivit, à la télévision, on put contempler jusqu’à la nausée l’image des cadavres du Premier ministre et de son directeur de cabinet pendus à un réverbère du boulevard, un billet d’un dollar roulé dans chaque narine. Leur visage difforme avait une couleur de poussière et leurs yeux n’avaient été fermés qu’à moitié. Les épaules voûtées vers l’avant, la langue gonflée dans leur bouche sèche, les corps de ces hommes raffinés étaient devenus étrangement obscènes. De l’un des pieds de Giovanni Vitti pendait une chaussette déchirée, l’autre étant restée chaussée dans un soulier de ville. Pendant quelques secondes, Bento Espinoza eut un long hoquet de dégoût, en voyant le cadran écrasé de la montre, au bout d’un des bras de Giovanni Vitti. A son annulaire, il remarqua son alliance. A côté de lui se balançait le corps du directeur de cabinet, avec ce visage d’enfant boursouflé et le même costume de velours beige qu’il portait le soir de l’élection. Dans les villes et au fond des campagnes, puis le soir-même dans tous les pays de la planète, des millions d’hommes et de femmes regardèrent sur leur écran de télévision les carcasses accoutrées des deux hommes pendre au bout de courroies d’automobiles, devant un parterre d’inconnus qui tenaient à se montrer aux objectifs de caméras. On sut que le cameraman qui avait filmé la scène, vers quatorze heures, vomit contre un mur, après avoir tourné pendant une heure.

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XVII. ROSE JAM AND A BARREL OF BEER

13 mai 2009 · Laisser un commentaire

Lorsque le docteur Louis Meyer sortit de sa voiture, il ne se doutait pas que la matinée allait l’engager pour plusieurs années et qu’à compter de ce jour, il allait être l’objet d’humiliantes calomnies qui lui survivraient. C’était un jour d’été poussiéreux et, malgré la canicule, il devait prendre la garde de son cabinet du quartier caraïbe. Il gara son Oldsmobile dans la ruelle, à l’arrière du bâtiment, entre les poubelles du restaurant italien. Et au moment où il ouvrit la porte de la salle d’attente, il découvrit que le seul patient de la matinée était Bento Espinoza.

Supreme-Skateboard-Store-Hollywood-702380Une fois installé face au bureau du médecin dans la salle de consultation, Bento se comporta comme un patient ordinaire, bien que le docteur Meyer ne parvenait pas à faire comme si de rien n’était.

« J’ai eu trois jours de forte fièvre, expliqua Bento, que j’ai réussi à faire tomber avec du paracétamol et du repos. Mais je crois que c’est n’est pas une simple grippe, comme je l’avais pensé. »

En tout, l’examen ne dura pas plus de cinq minutes, le docteur Meyer sachant quel était le mal qui faisait cracher du sang au rastafari. Bento Espinoza n’était pas dupe du diagnostic.

« Je n’ai pas travaillé depuis une semaine, dit Bento. En vérité, mon seul souci a été de faire tomber la fièvre. »

Il y avait quelque chose de naturel dans les paroles du rastafari et Louis Meyer n’eut aucun mal à lui donner son opinion.

« Vous êtes sujet à une crise de tuberculose, Bento », lui dit-il.

Ce fut étrange pour lui de voir le visage du rastafari sourire après avoir entendu une telle phrase. Il pensa que, peut-être, la chaleur de la journée avait jusque-là mis à distance la rue policée devant sa maison, le cabinet désert, puis son premier patient. Depuis qu’il s’était levé, le docteur Meyer s’était senti évoluer dans une épaisse irréalité. Pourtant, il reconnut l’expression de celui qu’il croisait encore de temps à autre à la porte du bureau de Giovanni Vitti. Une fois les prescriptions ordonnées, le médecin eut hâte de terminer cette séance pour pouvoir parler librement avec l’homme de trente-quatre ans qui se tenait devant lui, avec sa peau sombre et ses yeux d’animal. Comme il se rhabillait, Bento ne leva pas les yeux vers Louis Meyer. Ce dernier sentit dans cette absence comme une disponibilité.

« Acceptez-vous de sortir un instant, Bento ? »

Le rastafari enfila son tee-shirt, puis les manches de sa chemise avant de répondre.

« Bien sûr », sourit-il.

Bento Espinoza pensait à la longue avenue qui longeait le marché caraïbe, aux cash-and-go et aux bijouteries louches derrière les palmiers, avec, à quelques mètres, au coin du boulevard, la station service où il avait mangé des bagels au saumon et but des sodas à l’orange. Il y marchait maintenant, le docteur Meyer à ses côtés.

Peu de rastafaris reconnurent Bento Espinoza et ceux-là même qui le reconnurent firent semblant de ne pas le voir. Il s’était assis à la terrasse du vendeur de hot-dogs, en plein marché, face au docteur Louis Meyer. Conformément aux ordres de Father Morteira, aucun d’entre eux ne prit garde, et encore moins ne parla à celui qui avait outragé le vieux rastafari, défendu le vice contre la vertu et failli briser l’unité des exilés. Malgré tout, Bento laissa monter librement en lui les odeurs de poisson frais et de pain, d’écorces de fruit et d’olives macérées qu’exhalaient les allées du marché. Accoudé à la table, étrangement pâle nota le docteur Meyer, le rastafari souriait discrètement.

« Je sais que vous travaillez encore pour monsieur Vitti, affirma Meyer. Il m’a dit que vous aviez rédigé le projet de constitution, c’est vrai ?

— C’est la vérité, docteur Meyer.

— Giovanni se trouve dans une situation très difficile.

— Je sais, répondit Bento.

— Il ne contrôle plus les états-majors de deux corps d’armée.

— C’est exact.

— On dit que la Brigade maritime n’autorise plus les sorties en mer, malgré les ordres du ministre. »

Le docteur Meyer se frotta les mains et laissa passer un silence. Le marché grondait autour d’eux. Une mince rainure de soleil s’étalait sur leur table poisseuse.

« Et vous ? dit Meyer.

— Que voulez-vous savoir ?

— Vous ne vivez plus en ville.

— C’est la vérité.

— Vous êtes parti.

— J’habitais le quartier de l’arsenal et puis j’ai dû déménager.

— Vous avez dû déménager ? » insista Meyer.

Les courants d’air odorants qui parcouraient le marché s’engouffraient maintenant avec brutalité sur la terrasse. Bento Espinoza rajusta sa chemise sur ses épaules et passa sa main droite sur sa bouche pour réprimer une toux. Louis Meyer remarqua la cicatrice qui barrait sa paume.

«  J’habite de l’autre côté de la baie, j’ai le temps de profiter de la mer et j’ai pu faire de ma vie celle d’un homme heureux », lâcha Bento avec un sourire inhabituel.

D’avoir relevé son regard vers le docteur Meyer éclaira son visage, si souvent opaque.

« Je voudrais vous demander un service, docteur Meyer.

— Je vous écoute.

— Vous m’aviez envoyé de cette bière, vous vous rappelez ?

— Vous en aimeriez ?

— Oui, s’il-vous-plaît. »

275px-052707-031-FarmersMarketUn serveur vint nettoyer la table où les deux hommes étaient accoudés. Pendant qu’il froissait les papiers et qu’il rangeait la salière, le poivrier et le pot à moutarde, Louis Meyer et Bento Espinoza ne dirent pas un mot.

« Je voudrais venir vous voir régulièrement à l’avenir, dit le docteur Meyer.

— D’accord, répliqua Bento.

— Vous n’êtes pas trop seul dans votre île ? »

Bento Espinoza n’avait plus l’air du jeune homme disert et doux qu’avait connu Louis Meyer, mais ce que son apparence avait perdu en ingénuité, elle l’avait gagnée en une sorte d’imperméabilité. Avant de répondre, le rastafari eut encore une fois ce sourire que Louis Meyer s’étonna de ne pas reconnaître.

« Parfois, dit-il, je me demande si l’on ne m’a pas complètement oublié. Et je serais porté à le croire tout à fait, quand je passe une journée entière à attendre mes amis et qu’ils ne débarquent pas, malgré leur promesse. Mais c’est passager, tout ça, non ? Et puis je pense qu’ils avaient une bonne raison.

— Je viendrais vous voir toutes les semaines, si vous êtes d’accord.

— Vous viendrez, approuva Bento. Je vous attendrai. »

Ce fut dans sa large Oldsmobile que le docteur Louis Meyer accompagna Bento jusqu’à la station de trolleybus du centre-ville. Dans la voiture, le rastafari demanda que le docteur mette la radio et tous deux regardèrent défiler, un block après l’autre, le quartier hérissé de palmiers grêles et vertigineux, qui semblaient immobiles dans le soleil de l’après-midi. Les pneus grattaient paisiblement l’asphalte des avenues longilignes et la musique accompagna, tout le long des quelques kilomètres, le déroulement disgracieux du panorama. Après une interruption, comme il s’était arrêté à un feu rouge, Louis Meyer posa une question sans tourner la tête vers son passager.

« Peter Balling m’a dit que vous alliez publier votre livre.

— J’étais venu en ville pour ça, dit Bento sans cesser de regarder la route.

— Eh bien ? insista Meyer.

— C’est trop dangereux », répliqua Bento en lui souriant.

L’Oldsmobile redémarra au feu vert. Louis Meyer tourna de temps à autre son visage vers Bento. Celui-ci se sentit obligé de continuer à parler.

« J’ai reçu des menaces. »

Louis Meyer garda sa bouche close et chercha quelque chose de plus sur le visage du rastafari.

« J’ai des obligations envers Peter, Simon et Jan, même s’ils me font faux bond quand je vais les chercher au bateau », dit Bento en souriant.

Son visage allongé s’était tourné vers la vitre, où maintenant le boulevard qui menait à la mer défilait comme un décor peint. Bento éprouva le plaisir de sentir le soleil se poser sur sa joue, baissa la vitre et passa le bras par-dessus la portière.

« C’est trop dangereux pour eux et pour moi. Autant dire qu’il n’y aucun intérêt à publier mes travaux tout de suite. On a porté plusieurs plaintes contre moi, avant même que j’aie pu présenter le manuscrit à l’éditeur.

— Des menaces ? s’étonna Meyer.

— Je travaille sur quelque chose de plus complet, de toutes les facons. Ce livre n’est qu’un moment, disons. »

ferry-paquebot-bateau-insolite-lydia-793561Selon toute vraisemblance, Bento Espinoza ne voulut pas en dire plus et Louis Meyer, de toute manière, ne voulut pas le faire parler davantage. A la gare routière, il serra la main du rastafari et lui répéta qu’il viendrait le voir toutes les semaines.

A partir de cet instant, lorsque l’on chercha à savoir ce qui s’était passé ce jour-là, plusieurs personnes témoignèrent du fait que Bento Espinoza avait longuement gardé sa main dans celle du docteur Louis Meyer, lequel n’avait pas quitté le siège de son Oldsmobile. On sut avec précision que le rastafari avait quitté la ville dans le trolleybus de dix-sept heures onze. Et l’on alla même jusqu’à faire parler le soldat en faction à l’embarcadère, ainsi que le pilote du bac lui-même, pour noter que Bento Espinoza, vêtu d’une chemise à manches courtes, d’un pantalon de couleur claire et d’une paire de baskets, avait embarqué pour la station balnéaire, de l’autre côté de la baie, où se situait son domicile connu. Ce fut le soldat qui se souvint qu’à la main, le rastafari portait un sac de pharmacie et un dossier bourré d’une épaisse liasse de papier, et il ne trouva rien à ajouter.

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XVI. SELAH TO THE LENS GRINDERS

6 mai 2009 · Laisser un commentaire

A l’arrière-plan, sur la route en lacet qui passait dans le creux des failles, entre les écailles préhistoriques des collines du désert d’Atacama, l’énorme camion et les deux voitures spéciales avançaient à quatre kilomètres-heure, tous gyrophares allumés. Au début, on ne put voir que le scintillement du convoi, derrière l’épaule du directeur des opérations qui se tenait devant la caméra du journaliste.

« Les conditions climatiques exceptionnelles du nord du Chili, expliqua l’homme, ont été un facteur déterminant pour le choix de ce site. Moins de dix millimètres de pluie par an, un taux d’humidité qui oscille entre cinq et vingt pour-cent et une température extérieure entre moins huit et plus vingt-cinq degrés Celcius…

— Attendez, dit le journaliste. Pardonnez-moi. On va enregistrer, d’accord ?

— Entendu. »

la-silla-sous-les-nuages1Pendant que le preneur de son changeait le bonnet du micro, l’homme ne quitta pas sa place. Mais il ne put s’empêcher de se retourner toutes les dix secondes, pour regarder les trois véhicules grimper laborieusement la route jusqu’au plateau. Depuis que le convoi était arrivé en vue du sommet du Cerro Paranal, les ingénieurs, la masse malpropre des ouvriers et même les policiers chargés de la surveillance du chantier s’étaient avancés jusqu’à la rampe d’accès et observaient le pas léthargique du cortège. Les hommes étaient douchés par le soleil métallique et glacé qui tombait du ciel. Le sommet de la montagne et les collines arides qui bondissaient de toutes parts semblaient surgir d’une couche impénétrable de nuages.

« Vous êtes prêt ? » demanda le journaliste.

Le directeur des opérations hocha la tête, mouilla ses lèvres et se redressa. Le journaliste posa les yeux sur ses feuillets et lut sa première question.

« Quels ont été les critères de sélection du site du Cerro Paranal ?

— Les conditions climatiques exceptionnelles du nord du Chili ont été un facteur déterminant. Une très faible hydrométrie, une pression atmosphérique stable, une fenêtre de température à faible amplitude, tout cela, bien sûr, n’a fait que renforcer l’intérêt de l’OAE pour cette montagne d’où le ciel est d’une pureté tout à fait exceptionnelle sur la planète.

— Quelle est la situation géographique de cet endroit ?

— L’altitude est de deux mille six cent trente-cinq mètres au-dessus du niveau de la mer. Nous nous trouvons à cent trente kilomètres d’Antofagasta, d’où arrive le convoi que vous voyez là-bas, et à mille deux-cent kilomètres de Santiago-du-Chili. A vol d’oiseau, l’océan Pacifique ne se trouve qu’à douze kilomètres à l’ouest. »

Le col de fourrure de sa parka marquée du sigle de l’Observatoire austral européen encadrait sa face de myope. Ses lunettes de métal aveuglaient ses yeux et lorsque la lumière cessait d’écraser son visage, le journaliste qui l’interviewait cherchait à savoir si l’homme ne louchait pas.

« Dites-nous, enchaîna le journaliste, pourquoi aujourd’hui est un jour exceptionnel. »

san-pedro-atacama-dosLe directeur des opérations eut un sourire gêné, enfonça davantage ses poings dans les poches de sa parka et redressa la tête pour répondre.

« C’est un jour exceptionnel, parce que le convoi que l’on peut apercevoir sur la route amène sur le site le plus grand miroir du plus grand télescope du monde. Cet objet encombrant a été conçu aux Provinces-Unies et doit nous être expédié avec une extrême prudence, d’où les mesures exceptionnelles que vous pouvez observer. Le cortège roule depuis Antofagasta à une vitesse de quatre kilomètres-heure depuis hier matin. Cinq conducteurs se relaient au volant du camion. Deux escortes encadrent la remorque, avec à leur bord mon adjoint, deux ingénieurs de l’OAE et des officiers chiliens. Il s’agit du miroir primaire, d’un diamètre de huit mètres, que l’on va installer sur la première tourelle, que vous voyez là. Trois autres suivront, que l’on installera sur les trois autres télescopes, dans les tours deux, trois et quatre. »

Alors que l’homme pointait encore sa main gantée vers l’alignement des quatre tourelles blanches, il s’arrêta de parler, car la première voiture du convoi était apparue sur le plateau en faisant clignoter son gyrophare.

Quelques minutes plus tard, alors que le convoi s’était arrêté au pied du premier observatoire, les ingénieurs vêtus de la même parka blanche, les ouvriers aux pull-overs mités et aux bonnets multicolores, les soldats chiliens se pressèrent autour de l’immense remorque du camion. Le cameraman dut enlever son œil du viseur pour observer la scène. Sur le pic aplani du site, un peu à l’écart des quatre tourelles fendues en leur milieu, les maçons, les électriciens et les géomètres indiens, couverts de la poussière du chantier, s’approchèrent avec cérémonie de la remorque au chargement extraordinaire, qui avait surgi devant leurs yeux comme un totem. Les quelques ingénieurs européens arboraient sur leur face le même ébahissement et quelques-uns ôtèrent leurs lunettes, comme pour recueillir sur leurs yeux nus la vénérable image du chargement. Les soldats chiliens, casqués et bottés, ne ressemblaient plus à cet instant qu’à une troupe d’enfants surpris en plein jeu, laissant traîner à terre la crosse de leur fusil-mitrailleur. Près de l’équipe de télévision, ne lâchant pas des yeux l’immense disque étanche solidement arrimé au véhicule, le directeur des opérations continua d’expliquer l’événement au journaliste, d’une manière à la fois somnambulique et précise.

« La caméra électronique qui servira au test du télescope est constitué d’un capteur CCD de deux mille quarante-huit pixels sur deux-mille quarante-huit pixels, chaque pixel ayant vingt-quatre microns de côté. Nos premiers centres d’intérêts iront probablement à Oméga du Centaure, qui se trouve à dix-sept mille années-lumières, le plus lumineux amas globulaire de notre galaxie. Ensuite, nous nous tournerons sans doute vers l’amas M4, qui est plus proche et aussi vers la nébuleuse planétaire NGC 6302, que l’on appelle le Papillon. »

planete-extrasolaire-valide-INSU VFVF.docLes hommes de l’OAE s’activèrent autour du camion et les soldats s’efforcèrent de tenir les ouvriers éloignés. En cadrant quelques visages à la volée, le cameraman remarqua les peaux étrangement tannées des ingénieurs européens et les halos blancs qui entouraient leurs yeux. Un peu en retrait, à ses côtés, le preneur de son recueillit dans son casque les exclamations entremêlées en français, en espagnol ou en mapuche qu’échangèrent les hommes. Soudain plus sûr de lui, le directeur des opérations traîna le journaliste partout où il se rendit, sans cesser de lui parler, mais sans jamais plus remarquer l’objectif de la caméra. Son regard ne quittait pas le miroir gigantesque.

« Qui a conçu cette installation ? demanda le journaliste.

— L’Observatoire austral européen est le maître d’œuvre du projet Très Grand Télescope, en association avec plusieurs partenaires. Les infrastructures ont été dessinées par un collectif d’architectes et d’ingénieurs de chez nous. Les instruments sont fournis par une société d’électronique que nous encadrons, tandis que la mécanique optique a été conçue aux Provinces-unies par un de nos prestataires, monsieur Bento Espinoza, avec lequel nous travaillons depuis plusieurs années.

— Pourquoi ces quatre observatoires ?

— La technique utilisée ici se nomme interférométrie. Cela fait plusieurs dizaines d’années qu’elle est utilisée par des radiotélescopes, mais jamais par des appareils optiques.

— Pouvez-vous nous en expliquer le fonctionnement ?

— Il s’agit de combiner les données des quatre télescopes simultanément, les caractéristiques de l’un corrigeant, si vous voulez, les carences de l’autre, si l’on peut dire. En tous les cas, c’est un événement unique dans l’histoire de l’astronomie et de l’astrophysique. Aujourd’hui, l’on ne peut observer que des planètes très massives, plusieurs fois Jupiter pour vous donner un ordre d’idées. Une fois que les quatre observatoires seront opérationnels, nous pourrons observer des planètes qui se trouvent autour d’autres planètes, d’une taille d’environ dix fois la masse de la Terre. »

Soudain, le directeur des opérations s’arrêta de parler. Malgré l’agitation autour de lui, malgré les ordres des grutiers et des soldats, il sembla exhaler un long soupir, le visage levé vers le camion. L’équipe de télévision dut à son tour s’immobiliser au milieu de l’attroupement. La lumière du ciel d’un bleu profond était plaquée sur le plateau aride. Ce fut à cet instant que le preneur de son remarqua qu’il n’y avait pas un souffle de vent. Ce jour-là, tous auraient pu se croire debout sur la carapace d’une bête primitive, endormie sous leurs pieds, dans le décor irréel de ce quadruple observatoire en plein désert. Les particules de poussière retombaient lentement dans la lumière cristalline. Autour du plateau, l’épaisseur des nuages semblait se mouvoir dans une monstrueuse amplitude.

« Je voudrais observer le centre de notre galaxie, lâcha le directeur des opérations d’une voix soudain apaisée. Je crois qu’il est occupé par un trou noir géant. »

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XV. IN THE LONESOME COUNTRYSIDE WHERE I LIVE

30 avril 2009 · Un commentaire

L’homme était assis sur le remblai du débarcadère et regardait Bento s’avancer. Devant lui, une langue de béton s’enfonçait dans l’eau grise. Sous le ciel bouché, des hordes de vagues brutales surgissaient de toutes parts. Le rastafari tenait son blouson fermé par le col. Il regardait, à l’horizon, de l’autre côté de la baie, le fantôme brouillé de la ville et cherchait dans le froissement de l’eau la silhouette du bac.

« Tous les transports ont été annulés pour la journée, lui lança l’homme assis sur le remblai. La mer est tellement furieuse qu’on ne sait pas où foutre nos bateaux. »

fort-digue-protectionBento Espinoza rajusta son blouson sur ses épaules, regarda l’homme et tourna encore une fois les yeux vers le large. Sans doute pleuvait-il sur la capitale, car un nuage mauve stagnait au-dessus de l’ombre du pain de sucre et quelques lumières malingres tremblaient au ras de l’eau.

« Les transports sont annulés ? demanda Bento.

— Oui, fit l’homme. Pas de bateaux. Ni aujourd’hui, ni demain. Personne ne peut plus venir faire de la politique sur notre bout de terre. Sauf ceux qui en font déjà, vous voyez ce que je veux dire. »

Il n’y avait qu’eux deux sur la digue. Les larges flaques mousseuses qui s’y étalaient ne reflétaient qu’un ciel monotone et grumeleux et, à mesure que le temps passait, les lumières des cafés du port s’allumaient.

Bento Espinoza avait attendu un peu plus d’une heure à l’abri du vent, sous une véranda du front de mer, puis était retourné sur le débarcadère, où l’homme découpait des lamelles de jambon pour les poser sur un quignon de pain.

« Il n’y aura pas de bac aujourd’hui, dit l’homme. Ni aujourd’hui, ni demain. Avec un peu de chance, tout ce qui débarquera ici à l’avenir, ce sera des socialistes, comme d’habitude.

— La mer n’est pas praticable ? lui demanda Bento.

— Cette mer-là, un marin peut la pratiquer. Ce qu’il faut savoir, c’est que ce ne sont plus les marins qui dirigent les bateaux de nos jours. »

L’homme referma son morceau de pain et en déchira une bouchée. Bento remarqua son dos voûté par une bosse et, derrière sa barbe irrégulière et son écharpe, deux rangées de dents impeccables.

« Vous attendez une femme et vous vous dites qu’elle ne viendra pas, ricana l’homme. Si elle vous aimait vraiment, elle prendrait l’autobus, quitte à faire deux heures de route, alors qu’avec le bac, en une demi-heure, elle aurait été là. Mais si vous voulez mon avis, la police ne permettra à aucun bateau de prendre la mer, aujourd’hui.

— J’attends des amis.

— Il ne laisseront personne prendre la mer. »

Avant de s’enfoncer dans le silence, l’homme eut plusieurs hoquets de rire. Le rastafari releva son col et ferma son blouson. Il avait beau s’efforcer de distinguer la capitale, de l’autre côté de la baie, il parvenait à voir la masse délayée des docks et le pain de sucre qui se fondait dans le ciel, mais rien d’autre.

Un peu après onze heures du matin, un soleil violent avait déchiré les nuages et, sur le port où se balançaient quelques bateaux, il se brisait en mille éclats dans les flaques. Pas un navire n’entra dans la petite rade de la station et pas une barque ne franchit la digue. La baie resta déserte jusqu’au début de l’après-midi et l’on n’aperçut qu’un hélicoptère de la Brigade maritime survoler par trois fois le rail de navigation de la capitale, pour s’assurer de l’état de la mer. Après déjeuner, Bento Espinoza revint sur le débarcadère et consulta toutes les affiches punaisées sur le panneau d’information de la capitainerie, mais ne trouva aucune dépêche sur les transports du jour. En haut des marches, la porte en bois du bureau d’information était fermée à clé et le guichet, derrière une vitre de plastique, demeura vide et terne jusqu’à l’heure de fermeture. Le jeune homme fit les cent pas autour de la digue qui encaissait les embruns et dont le béton, malgré le soleil acide, ne parvenait pas à sécher. Plusieurs fois, on le vit entrer dans un café, s’asseoir en plein soleil à la même table sous la véranda et regarder la télévision, au fond de la salle, jusqu’à ce qu’à nouveau il se lève, paye son verre et retourne regarder la mer. Il était inévitable que les clients et les employés posent des questions au sujet de cet homme d’une trentaine d’années à la peau olivâtre et aux cheveux courts et crépus, au demeurant très doux dans ses manières et ses propos. Mais ils ne pouvaient s’empêcher de penser qu’il avait quelque chose de noir dans la physionomie et qu’il arborait un air de réprobation.

2-2Aux alentours de dix-huit heures, la silhouette imprécise d’un bateau se dessina sur la mer grise et Bento Espinoza se leva, enfila son blouson et sortit de la salle sans terminer son verre. D’un pas rapide, il traversa la rue, puis le parking du ferry et se présenta au bout de la digue. D’épais nuages blancs filaient dans le ciel et, à la faveur d’une éclaircie, Bento distingua nettement que le bac approchait. Quelques femmes chaudement couvertes s’avancèrent alors sur le débarcadère. Bientôt, une poignée de gens entourèrent le jeune homme. La vedette ventrue arborant le sigle de la Compagnie maritime surgit des vagues dans un brouhaha. Elle se faufila entre les crêtes et finit par s’accoler au quai de débarquement. Quelques hommes enjambèrent la rambarde et sautèrent sur la terre ferme, d’autres attendirent que la porte latérale s’ouvre, puis débarquèrent calmement et s’éparpillèrent dans la station balnéaire. Sur le pont, une jeune femme aux cheveux bruns tenait en laisse un gros chien blanc qui souriait. Sur son avant-bras, elle avait assis un enfant qui se tenait à son cou. Le tangage du ferry s’atténua quelques instants et la femme débarqua devant Bento. Le rastafari laissa traîner son regard sur son beau visage aux pommettes hautes et aux yeux larges. Elle s’éloigna sans se retourner. Bento attendit, les mains dans les poches. Il avait compris très tôt qu’il patientait maintenant en vain, mais s’obstina à rester là jusqu’à ce que le bateau crache deux coups de sirène et reprenne la mer, en hochant la tête comme un éléphant.

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