Le jour où le docteur Indrajit Bharati fut nommé gouverneur de la province du Kerala, il obtint un rendez-vous avec le Premier ministre et se rendit à New Delhi. La fin d’après-midi irradiait sur la capitale une lumière couleur de mandarine. Pour la première fois depuis des mois, le nouveau gouverneur sentit un peu de fraîcheur dans l’ombre de l’automobile qui était venue le chercher à sa descente d’avion. C’était la première fois qu’il empruntait une limousine du gouvernement et, de l’aéroport au palais, il regarda s’agiter à travers la fenêtre la confusion des rues et les mains qui se plaquaient contre la carlingue. Devant la porte du Palais, son chauffeur fit le tour de l’automobile et lui ouvrit la porte, tandis qu’un jeune membre du cabinet du Pandit Ramji joignit ses mains et ouvrit un beau sourire pour lui souhaiter la bienvenue.
Le docteur Bharati, soixante ans, portait fièrement ses cheveux blancs et noirs, au-dessus d’une belle figure teintée d’or. Une paire de lunettes d’écailles aveuglait quelque peu son regard. Il suivit en silence le jeune homme vêtu de blanc le long des couloirs de marbre et s’émerveilla devant les fontaines et les fleurs des patios. Les deux hommes parvinrent enfin dans une antichambre où, au-dessus de banquettes de bois verni, trônait un portrait du Mahatma Gandhi. Le jeune conseilleur du Pandit Ramji demanda au docteur Bharati de bien vouloir patienter quelques minutes, le temps pour lui d’aller prévenir le Premier ministre de son arrivée.
Lorsqu’ils furent installés de part et d’autre du bureau du Pandit Ramji, les deux hommes se parlèrent avec l’extrême courtoisie coutumière du Premier ministre et la franchise qui faisait la réputation du nouveau gouverneur.
« Si j’ai demandé à vous rencontrer, monsieur le Premier ministre, dit le docteur Bharati, c’est que j’estimais que vous deviez être informé d’un certain nombre de choses avant que je prenne mes fonctions.
— J’ai simplement été surpris que vous preniez l’initiative, docteur Bharati. Ce rendez-vous aurait eu lieu, comme c’est la tradition. Mais il aurait eu lieu dans une semaine ou deux, voilà tout.
— Je voulais vous parler avant ce délai.
— Avant tout, reprit le Premier ministre, je tenais à vous féliciter pour votre nomination. Je connais vos compétences et, puisque nous sommes issus du même parti, je connais vos mérites, qui m’ont été rapportés par de nombreux parlementaires. Mais je sais que vous saurez dépasser ce qu’il y a de prévisible et que vous ne manquerez pas de nous surprendre.
— Cela, admit le docteur Bharati, j’ai bien peur de ne pouvoir m’en empêcher. »
Le Premier ministre avait une figure allongée et solennelle que soulignait son vêtement beige, boutonné jusqu’au cou. Malgré l’éloignement de la salle, à l’intérieur du Palais, les exclamations et le brouhaha des rues de New Delhi y parvenaient, à travers les fenêtres ouvertes. Les palmiers des jardins se balançaient doucement et, plus loin, les klaxons des voitures criaillaient, mêlés aux chants des oiseaux.
Même s’il avait été prévenu de l’imprévisibilité du docteur Indrajit Bharati, le Premier ministre prit l’annonce que lui fit le nouveau gouverneur du Kerala avec perplexité.
« Je veux essayer des choses nouvelles.
— Des choses nouvelles ? rétorqua Ramji.
— Oui, monsieur. Des choses nouvelles. »
Après avoir observé un moment de silence, le Premier ministre tendit le bras vers une boîte posée sur son bureau et en tira une longue cigarette blanche à bague dorée.
« Vous permettez ? demanda-t-il.
— Bien sûr », répliqua Bharati sans reprendre son souffle.
Le Premier ministre lui présenta la boîte où s’alignait la rangée de cigarettes, mais le docteur Bharati fit signe qu’il n’en désirait pas.
« Docteur Bharati, dit le Pandit Ramji, vous n’ignorez pas que j’ai l’habitude d’entendre ce genre de choses.
— Pour être tout à fait franc, monsieur le Premier ministre, je voudrais vous informer d’un fait que vous n’aurez pas à taire. Disons que j’estime que vous devez le connaître.
— Est-ce si grave, docteur ? »
Le docteur Andrajit Bharati rida tout son visage en ouvrant un large sourire, derrière ses épaisses lunettes. Ses cheveux gominés ondulaient au-dessus de son front et le Premier ministre, pour la première fois, décela ce que le nouveau gouverneur du Kerala avait de bienheureux.
« Non, monsieur, dit le gouverneur. Bien sûr que non. Seulement, je voulais vous en parler.
— Alors dites-moi ce que vous voulez me dire.
— Je voudrais mettre en œuvre les idées de Bento Espinoza. »
Le Premier ministre ne voulut pas montrer une quelconque réaction. Il se contenta de hausser les sourcils.
« Vous connaissez son travail, fit naïvement Bharati.
— Oui. Je connais surtout sa réputation.
— Il a été longtemps l’un des conseillers de Giovanni Vitti.
— Je sais, docteur.
— Et il a donné à l’esprit humain des choses admirables. »
Aux yeux du Premier ministre, le docteur Bharati ne semblait pas se départir d’une joie qu’il avait du mal à contrecarrer.
« Je sais que vous comprendrez que si j’estime que ces idées sont intéressantes, continua le docteur, je ne peux pas les ignorer. »
Délibérement, le Premier ministre ne répondit pas.
« Vous ne dites rien ? dit Bharati.
— Docteur Bharati, vous savez que vous ne pourrez pas vous en vanter.
— Je sais bien, monsieur. Mais si ces idées sont conformes à la vérité, il n’y a pas moyen d’y être indifférent. »
Le Pandit Ramji fumait sa longue cigarette et semblait vouloir se cacher derrière les volutes qu’il exhalait.
« Docteur Bharati, pourquoi ne pas en avoir parlé avant ?
— Avant ?
— Très franchement, je ne sais pas si vous auriez été nommé si vous aviez tenu ce langage devant le parti. »
Le docteur Bharati perçut dans l’agacement du Premier ministre quelque chose qu’il ne connaissait pas encore.
« Monsieur le Premier ministre, dit-il, vous savez que je ne suis pas un insensé.
— En effet.
— Je sais, moi, que vous avez un esprit vif, curieux et insatiable. C’est pourquoi vous êtes le premier d’entre nous.
— Docteur Bharati, il ne s’agit pas de moi.
— Dites-moi que vous préférez que je vous dise ça aujourd’hui, plutôt que les banalités d’usage. »
Face au chef du gouvernement, le docteur Andrajit Bharati respirait calmement, un peu penché en avant, les mains sur ses cuisses. Son costume gris clair, sa chemise blanche et sa cravate contenaient un corps robuste et lourd dont le Premier ministre perçut la vulnérabilité. Il revit un instant le corps percé de balles du Mahatma Gandhi. Il y eut de longues secondes où le Premier ministre observa son interlocuteur et se laissa bercer par le tumulte de la rue et les cris désorganisés des oiseaux qui peuplaient les jardins.
Le Pandit Ramji ne retranscrivit pas cette conversation dans ses Mémoires et le docteur Andrajit Bharati n’eut pas l’occasion d’écrire les siennes, si bien que l’épisode ne fut rapporté que par l’un des conseillers du Premier ministre qui en avait eu ouï-dire. Pourtant, aussi bien le gouverneur que le Premier ministre songèrent plusieurs jours durant à ce moment. L’entourage du Pandit Ramji le trouva perplexe, irritable et méticuleux à l’excès pendant la semaine qui suivit. Celui-ci demanda des copies corrigés deux fois des textes sur lesquels travaillait le gouvernement, il ne supporta pas de regarder les informations télévisées plus de dix minutes et exigea plusieurs fois de descendre sans escorte sur les rives du fleuve. Après son entrevue, le docteur Andrajit Bharati se fit reconduire à l’aéroport. Sans avoir pu obtenir un mot de lui, les journalistes qui se tinrent quelques instants derrière les vitres de la zone de transit regardèrent avec étonnement le petit homme à lunettes, debout dans la zone d’embarquement, observant le ballet des avions sur le tarmac.
*
Quelques semaines plus tard, le professeur John De Prado débarqua d’un avion de ligne sur l’aéroport de Ciudad del Rey, capitale de l’île d’où les rastafaris avaient été chassés plus d’un demi-siècle auparavant. Attablés sur la terrasse qui donnait sur les pistes, les deux journalistes qui l’attendaient regardèrent l’appareil se garer le long de l’aérogare. Le soleil étincelant des Caraïbes fit briller la carlingue. La chaleur qui remontait du tarmac exhalait des odeurs de caoutchouc et de goudron fondu. Après que la porte de l’avion eut été ouverte, John De Prado déplia sa haute silhouette sur la passerelle. Vêtu d’une chemise bleue dont les manches étaient soigneusement boutonnées sur ses poignets, il avança sa peau noire et son épaisse chevelure dans la lumière. D’un geste rapide, il mit ses lunettes de soleil, ajusta la poignée de sa valise dans sa main et descendit l’escalier. Les deux journalistes s’étaient levés et présentés aux postes de douane, la seule zone d’arrivée du petit aéroport.
Ils étaient convenus de longue date d’un rendez-vous avec John De Prado et aujourd’hui qu’il posait le pied pour la première fois de sa vie sur l’île de ses parents et de ses grands-parents, le rastafari acceptait qu’un portrait de lui soit effectué par les deux reporters. Ces derniers étaient jeunes et ne connaissaient John De Prado qu’au travers des livres austères qu’il avait publié et des débats télévisés auxquels il participait depuis plus de dix ans. L’écrivain traversa les doubles portes de la douane, remit son passeport dans la poche de sa chemise et, sans modifier l’expression sévère de son visage, salua les deux hommes. Aussitôt après que la première question lui eût été posée, il se mit à parler sans entrave.
« Ma famille a été chassée de cette île comme tous les rastafaris, raconta-t-il. Mon père, ma mère et mes trois frères se sont retrouvés sur l’un des porte-avions mis à la disposition des réfugiés. Ils n’ont rien pu choisir, ni leur destination, ni la ville où on les débarquerait. Mais ils ne se sont jamais plaint de leur sort et ils ont toujours fait en sorte que leurs quatre enfants se comportent loyalement envers les Provinces-Unies.
— Il vous reste des souvenirs ? demanda un journaliste. Des photos ou quelque chose comme ça ?
— Rien, répliqua De Prado. Ou plutôt si. Une photo du mariage de mes parents et un portrait du Négus. Tout ce que j’ai pu connaître de la communauté rastafari jusqu’à mes études, je l’ai appris sur le territoire des Provinces-Unies et dans l’école de Father Morteira.
— Vous avez fait des études religieuses.
— Si on peut dire. L’école de Father Morteira n’était pas à proprement parler une école religieuse, seulement la communauté est soudée par sa foi en Jah et son espoir du retour, vous comprenez. Cela dit, j’ai très vite compris que les prêtres de Jah représentaient pour la communauté une sorte d’assurance contre l’oubli. »
L’homme avait relevé ses lunettes de soleil sur son front luisant. Il cherchait des yeux un taxi. L’un des journalistes alluma une cigarette.
« Nous vous conduisons au centre-ville, dit-il à De Prado. Nous avons une voiture, on pourra continuer à parler.
— Bon.
— Suivez-moi. On est au parking. »
Les trois hommes longèrent les arcades alignées sur le fronton de l’aéroport. La lumière incisive décrivait des courbes régulières sur le béton. Lorsqu’ils passaient dans l’ombre, John De Prado et les deux journalistes sentaient la fraîcheur des ventilateurs qui soufflaient à travers les grilles du trottoir.
« Tous les rastafaris qui voulaient faire des études ne pouvaient pas aller dans les écoles publiques, vous comprenez, continua De Prado. Ni les Blancs ni les rastafaris eux-mêmes n’avaient été préparés à une telle mixité. Nous préférions rester entre nous parce que nous ne pouvions pas nous débarrasser de la terreur. Et les Blancs préféraient nous voir comme ça, pour éviter de voir leurs habitudes bouleversées et leur identité modifiée.
— Enfin, vous êtes devenu l’un des prêtres de Jah, sous l’autorité de Father Morteira.
— Oui. C’est une expérience qui a duré cinq ans. Une expérience, voilà tout. »
Ils grimpèrent à bord de la voiture des journalistes et s’engagèrent sur la bretelle d’autoroute. Ils croisèrent des hommes juchés sur des mules et des véhicules de police roulant au ralenti. Les autobus cabossés tanguaient au milieu des trois voies et de leur toit pendaient des grappes de jambes poussiéreuses. De l’autre côté de l’autoroute, les montagnes galeuses surplombaient une baie turquoise. Eparpillées sur leurs flancs, des zones pelées révélaient des baraques de tôle, autour desquelles avaient poussé des palmiers. En contrebas, entre les piliers de l’autoroute, les immenses cuves d’une usine se dressaient le long de plages splendides.
Moins d’une heure plus tard, John De Prado était assis devant un café, sous les arcades d’une rue du centre-ville. La conversation avec les deux journalistes était interminable. Les deux hommes relançaient son récit à chacune de ses hésitations. Appuyé sur son dossier, le corps en arrière, le professeur roulait un petit cigare dans ses doigts. Sur la table, trois verres de vin de palme se vidaient lentement, au fur et à mesure de l’interview. Dans la ruelle qui longeait les arcades, quelques gamins passaient et repassaient devant les trois hommes.
« Je ne sais pas ce que ce pays peut devenir, dit De Prado. Que le gouvernement ouvre les frontières aux rastafaris, c’est une chose. Mais que la société change, c’en est une autre.
— Mais vous avez des projets.
— J’ai des projets.
— Allez-vous appliquer des idées nouvelles ?
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Vous avez écrit plusieurs essais sur les communautés agricoles ou les coopératives industrielles. Les banques à micro-crédit que vous avez décrites, les théories sur la redistribution du travail, ce sont des idées à exploiter.
— Je ne sais pas. Vous savez, j’ai écrit tous ces livres aux Provinces-Unies. Ils sont liés à ce pays, qui est le mien en fin de compte. Les gens d’ici ne les connaissent pas, pas plus qu’ils ne me connaissent, moi. C’est une terre inconnue, cette île, c’est un champ en friche. »
John De Prado montra quelques signes de fatigue. Des cernes noirs creusaient ses orbites et une longue ride barrait son front. Sa voix était plus profonde depuis quelques minutes. Les deux journalistes remarquèrent que son regard commençait de temps en temps à se perdre dans la ruelle et à regarder les rares automobiles longer le front de mer dévasté par l’océan, au bout de la rue, avec sa digue faite d’un jeu de cubes de béton jetés au hasard.
« Vous savez, je ne sais pas encore si je peux vous dire la vérité », dit le professeur De Prado.
Les journalistes levèrent les yeux vers lui. La longue main du professeur attrapa son verre et le porta jusqu’à ses lèvres. Ses deux interlocuteurs n’osèrent pas parler ou lancer une question, impressionnés par l’austérité du regard de l’homme. L’un d’eux ferma son carnet de notes et posa son stylo sur la table. L’autre regarda son collègue et se laissa prendre par un léger vertige.
« Je ne suis pas une solution, pour personne et pour rien. J’ai lu plus de livres que les autres, voilà tout. Et je ne me résigne pas au malheur, parce que je ne veux pas l’entériner, vous comprenez. »
Un homme loqueteux, portant un chapeau de feutre, descendit la ruelle. Une bouffée de vent vint balayer les arcades et glacer la sueur qui perlait sur leur visage.
« Je peux douter de l’intérêt de mes travaux quand je regarde cette île. Je n’ai pas le goût de la prophétie. La misère, la résignation et l’arrogance, voilà ce qui règne ici et il faut un appui d’une grande ferveur pour ne pas s’y laisser engluer. Je ne sais pas encore qui va débarquer sur cette île, après moi. Je ne sais pas quels hommes d’affaires vont venir lorgner sur les ressources de ce sol. Et je ne sais pas non plus quel projet le nouveau gouvernement va proposer. »
John De Prado regardait les lignes électriques entremêlées qui frissonnaient au-dessus de leur tête, à la hauteur du premier étage.
« Finalement, je crois que dans le monde d’aujourd’hui, le seul qui sache ce qu’il fait, c’est Bento Espinoza. »